Nothing to prove – Chapitre 8

Chapitre 8 écrit par Lybertys

 

J’entendis Jaeden crier mon nom, mais je ne pouvais pas m’arrêter, surtout pour me retrouver face à lui. Je ne voulais pas voir le Jaeden peiné pour moi, s’apitoyant sur mon sort. Je l’avais déjà assez fait moi-même. Je voulais être seul, pour toujours… Je perdais très rapidement toute notion de l’espace et du temps. La seule chose que je souhaitais, c’était de fuir. Depuis son arrivée, tout mon monde, tout ce que je m’étais efforcé de construire, tout ce que j’avais mis en place pour me protéger était en train d’être détruit. Le pire était, qu’au plus profond de moi, je sentais que je ne pouvais m’empêcher d’éprouver encore bien trop pour Jaeden. C’était sûrement pour cela que je ne voulais pas qu’il sache… J’avais abandonné le jour où il avait couché avec un homme lorsque j’étais allé chercher refuge chez lui. En me laissant toucher par Ewen, j’avais cherché à vivre une autre douleur plus vive qui atténuerait peut être les hurlements qui déchiraient mon cœur : une souffrance physique pour en amoindrir une autre plus sournoise et néfaste…Et pourtant, je l’aimais toujours, aussi fort que le premier jour.

Mais je n’avais pas le droit, je ne pouvais pas. En le quittant, j’avais tiré un trait, et maintenant je ne le comprenais que trop tard, plus aucun espoir ne devait m’être permis. Il me l’avait très clairement fait comprendre depuis notre baiser dans le parc et tout ce qui avait suivi, jusqu’à la visite de son frère. Je parcourais les couloirs à une allure folle, me moquant de bousculer des personnes au passage. Jaeden commençait à être distancé, et j’étais loin de souhaiter le laisser me rattraper. Je tournais sans réfléchir, la vue brouillée, sans me rendre compte que je me rendais dans un lieu qui m’était interdit. Mon cœur battait extrêmement vite et je sentais ma raison filer entre mes doigts. Jamais je n’avais ressenti cela, j’étais pris d’un vertige tel que j’avais l’impression que ma chute vertigineuse avait déjà commencé.

Soudain, après un virage je me retrouvai face à une porte fermée à clef. Paniqué, je bougeai la poignée dans tous les sens, tapai sur la porte  de toutes mes forces. Il fallait que j’aille encore plus loin, j’étais encore, trop proche de Jaeden. Perdu dans ma terreur, je n’entendis ni ne sentis venir une infirmière qui posa brusquement sa main sur mon épaule en me demandant sévèrement ce que je faisais là. Réagissant au quart de tour, je me retournai en laissant échapper un cri en me retournant brusquement. Sous l’effet de la surprise, elle se recula, comme surprise par ma folie agressive.

Ce n’était pas la première fois que j’avais vu ce regard posé sur moi. Il ne faisait que me rendre encore plus désespéré par cette aliénation qui m’envahissait. Au souvenir de mes crises passées, j’eus le réflexe automatique de regarder sa main. Elle tenait bel et bien une de ces seringue de tranquillisant que je ne connaissais que trop bien. Alors qu’elle s’avançait vers moi, je reculai, laissant soigneusement la même distance entre nous. Je ne voulais pas qu’elle m’approche et, bien que je la craignais, je lui lançais ce regard froid dans lequel elle ne voyait que celui du meurtrier que j’étais. Alors qu’elle tentait de m’attraper par le bras, je la repoussai avec une violence que je ne me connaissais pas. J’avais peur, tellement peur… Je ne voulais pas retomber dans ce néant empli de mal-être dans lequel me plongerait cette injection. Pourtant elle avançait toujours vers moi menaçante, jusqu’à ce que je me retrouve plaqué contre le mur. C’est à cet instant que je sentis quelque chose de poisseux sur le mur qui n’était autre que mon sang coulant de mon bras, se déversant sur ma main. Rabattant mon poignet sur ma poitrine, je ne savais plus quoi faire, j’étais comme pris au piège, affrontant l’inévitable. Elle n’avait plus qu’à se jeter sur moi, et je savais pertinemment que je ne ferais pas le poids.

Pourtant, je refusais de me laisser faire, un sentiment de panique mêlé au peu d’orgueil et de fierté qu’il me restait me faisait me battre. Ces piqûres je les avais tant craintes et détestées la première année de mon arrivée ici. C’était grâce à celles-ci qu’ils m’avaient assagi, me faisant tomber dans cette démence définitivement. Peu à peu j’avais appris à tout cacher, à tout garder pour moi, et à me défouler en cachette lorsque j’écrivais, m’isolant un peu plus. Je ne voulais plus connaître cette sensation, me sentir plonger sans pouvoir bouger physiquement, sans pouvoir exorciser cette douleur qui me transperçait. Mais c’était sûrement la seule solution pour mon cas… J’étais bel et bien fou…

–              Tu ne me laisses pas le choix Ilian ! Tu n’as pas le droit d’être ici sans permission ! Dit-elle offensive.

J’entendis ce qu’elle me dit sans vraiment l’écouter et je ne réalisais que trop tard qu’elle se jetait sur moi. Je poussai un cri, plus par rage et désespoir que par peur. J’eus beau me débattre, j’en connaissais déjà l’issue. Alors qu’elle allait planter sa seringue dans mon bras, il me sembla entendre Jaeden crier :

–              Non !

Mais ce fut trop tard, à peine la seringue eut-elle pénétré dans mon bras. Mes yeux se tournèrent vers Jaeden, comme si je voulais emporter cette dernière image avec moi. Ce fut au moment où nos regards se croisèrent que je réalisai que ce que je craignais le plus, ma plus grande peur, c’était qu’il s’éloigne maintenant de moi. Alors que plus que tout en cet instant j’avais besoin de lui malgré ce que les signes extérieurs montraient, j’avais maintenant terriblement peur de le dégoûter, terriblement peur de le perdre, terriblement peur qu’il m’abandonne. A peine eusse-je posé mon regard dans le sien que je sombrai, quittant brutalement ce monde pour un moment, me mourant dans ce corps inerte, face à une douleur qui serait difficilement supportable.

Encore une fois, il arrivait trop tard… Je tombai dans ce même froid noir et terrible qui m’était malheureusement familier ; ce néant dont on ne ressortait jamais vraiment indemne, une absence indéfinie dans ce monde.

***

 

Je détestais le bruit des clapotis des doigts de ma mère sur son clavier d’ordinateur, échangeant des mails avec ses nombreuses amies. Il ne devait pas être loin de onze heures du soir, et j’étais quant à moi affalé sur le canapé, changeant fréquemment de chaîne, ne trouvant rien d’intéressant à regarder. Je manquais aussi beaucoup de concentration, celle-ci était portée sur mon téléphone portable qui refusait de sonner. En vérité, j’attendais avec impatience un appel de Jaeden, ou même un simple message. Il était encore à une de ses soirées avec ses amis. Lui devait certainement plus s’amuser que moi. J’avais envie de le voir et pourtant je savais que ce ne serait pas pour ce soir. Je soupirai, j’avais déjà eu du mal à ravaler ma déception au sujet de ce soir, ayant espéré passer cette soirée avec lui, mais il avait prévu d’autres projets dont je ne faisais pas partie. Ewen ne cessait de me dire qu’il fallait que je me montre moins collant et pourtant c’était au dessus de mes forces. Je me retrouvais donc devant ma télévision, à ruminer en tentant de tuer le temps et d’attendre que le sommeil ne me saisisse. Autant dire que j’étais saisi d’un profond ennui. Je résistais depuis un long moment déjà à envoyer ne serait-ce qu’un petit message à Jaeden, afin de lui transmettre une petite pensée. Nerveusement, je tenais mon portable, jouant à le faire tourner dans ma main droite. De l’autre, je continuais de changer de chaîne. Le bruit des doigts sur le clavier de ma mère ne semblait vouloir cesser.

J’avais cette impression cruelle qu’ils faisaient allonger le temps, le rendant plus pénible à supporter. J’ouvris sans trop m’en rendre compte le clapet de mon téléphone, posant inconsciemment mon doigt sur le clavier. L’envie d’envoyer un message à Jaeden était trop forte. Un petit sourire en coin, je pris une profonde inspiration, réfléchissant à ce que je pourrais lui envoyer. Alors que j’allais appuyer sur la première touche, mon portable se mit à vibrer et un message de Jaeden apparut sur l’écran. Un grand sourire s’affichant sur mes lèvres, je me hâtai de lire :

« Je m’ennuie, tu aurais du venir… »

Mon sourire ne fit qu’augmenter, et je ne pus qu’être heureux qu’il pense à moi, même avec ses amis. L’air de rien, je répondis cependant simplement :

« Il n’y a pas d’ambiance ? »

Je reposai  mon portable à côté de moi, attendant le plus patiemment possible sa réponse. Celle –ci ne tarda pas et quelques minutes plus tard, je reçus :

« Si mais j’ai envie de te voir. T’es où ? Chez ton cousin ou chez toi ? Viens dormir à l’appart ! »

Devant sa proposition plus que tentante, il n’y avait qu’un obstacle. Me mordant la lèvre un instant, je cherchai la manière qui conviendrait le mieux pour demander la permission à ma mère. Avec mon père je l’aurais eu bien plus facilement, mais avec elle…

–              Maman… Tentai-je.

A mon plus grand bonheur, j’entendis ses mains cesser de taper, et elle me répondit brièvement :

–              Oui ?
–              Je peux aller chez Jaeden ?
–              Quand maintenant ? Demanda-t-elle en se tournant vers moi.

Son air sévère ne laissait rien présager de bon, mais je ne désespérai pas.

–              Oui… répondis-je simplement.

Me lançant un regard noir, elle déclara :

–              C’est non Ilian. Ce n’est pas parce que ton père est là, que tu dois en profiter pour aller voir ce…
–              Jaeden maman, il s’appelle Jaeden, répondis-je plus qu’agacé.

Après un temps j’ajoutai tentant une dernière fois :

–              Papa dort, je suis sûr qu’il sait, alors laisse moi y aller s’il te plait…

Etant décidément totalement contre, ma mère me tourna le dos, et après avoir éteint son ordinateur, elle se leva, et vint devant la télévision pour l’éteindre. Puis d’une voix qui ne laissait entendre aucune négociation possible, elle me dit en se tournant vers moi :

–              Non c’est non Ilian. Il est tard et tu devrais aller te coucher.

Sans rien ajouter, elle quitta le salon, me laissant seul. Rageusement, j’allai me lever pour rallumer cette télévision, lorsque ma sœur choisit ce moment là pour venir me rejoindre dans le salon. Elle alluma la télévision et me piqua la télécommande en se justifiant uniquement après coup :

–              Il y a un film trop bien qui commence dans quelques minutes !

Amusé, une idée me vint alors et je tentai ma chance une fois de plus, voyant en elle un semblant d’espoir.

–              Tu peux m’emmener chez Jaeden maintenant ?

Elle tourna la tête vers moi, surprise et demanda :

–              Les parents sont ok ?
–              Oui, répondis-je, mentant sans aucune honte.

J’avais vraiment envie de le revoir, de passer du temps avec lui alors qu’il me manquait. Ma sœur éclata de rire avant d’assurer :

–              Papa ne voudrait jamais Ilian, surtout pas à cette heure !

Rageusement, je me levai, énervé du comportement général de ma famille à l’égard de ma vie amoureuse. Ma sœur en profita pour s’allonger sur le canapé, ayant maintenant toute la place, sans se préoccuper de moi. Mon portable à la main, j’allai m’enfermer dans ma chambre, résigné à aller définitivement dormir pour faire passer le temps.

Arrivé dans ma chambre, je vis mon paquet de cigarettes posé sur mon bureau près du cendrier vidé. J’ouvris la fenêtre, prenant la décision d’en fumer une. Je savais que ma mère détestait que je fume dans ma chambre, mais actuellement je m’en moquais ouvertement. Alors que je tenais ma cigarette allumée d’une main, je répondis rapidement à Jaeden qu’aucun membre de ma famille ne voulait m’emmener. Je ne rajoutai rien, étant déjà assez agacé et désespéré à ma manière. Ce ne fut qu’une fois ma cigarette terminée que je consentis à fermer ma fenêtre et à aller me coucher. Mais alors que j’allais éteindre la lumière, j’entendis quelque chose taper sur ma fenêtre, un bruit semblable à un petit caillou qu’on venait de lancer dessus. Ce ne fut que lorsque le bruit se réitéra que j’ouvris de nouveau ma fenêtre curieux. Un grand sourire fleurit instantanément sur mes lèvres, lorsque je vis Jaeden dans notre jardin, les yeux rivés sur moi.

Sans un mot, il entreprit d’escalader mon mur et ne tarda pas à arriver dans ma chambre. Debout juste devant ma fenêtre, je le regardai le cœur battant, mon visage illuminé par un sourire, ne cherchant pas à cacher ma joie. Je finis par m’approcher de lui, me collant tout contre son corps, ignorant l’odeur forte d’alcool qui émanait de lui. Je n’aimais vraiment pas lorsqu’il buvait autant, pourtant ce soir là je m’en moquais totalement. Alors que les bras de Jaeden entouraient ma taille, me prodiguant immédiatement cette douce chaleur qui me faisait chavirer. J’aimais son regard désireux posé sur moi, c’était la seule chose que je recevais de lui dans le sens que je désirais, espérant à chaque fois y voir plus. Rapidement, nos lèvres se joignirent, préférant un baiser enfiévré avant de dire quoi que ce soit. Mon cœur battait si fort de joie de finalement le revoir, réalisant qu’il m’avait sérieusement manqué. Cependant, même si sa façon de caresser mon corps était douce et envieuse, rien ne trahissait une possible envie d’aller plus loin. Nos lèvres se quittèrent lorsque le manque d’air fut trop important.  Nous échangeâmes un instant un regard dont je ne parvins à définir la nature. Puis il finit par avancer dans ma chambre, s’éloignant de moi et déclara bien trop fort en se tournant de nouveau vers moi :

–              Franchement tu aurais pu venir Ilian.

Aussitôt je me jetai sur lui, mettant sa main sur sa bouche afin de le faire taire.

–              Parle moins fort Jaeden, mes parents dorment.

Celui-ci posa sa main sur la mienne, la poussant et ajoutant cette fois-ci dans un murmure :

–              Je préfère mille fois avoir ta bouche sur moi à cet endroit là…

Ne résistant pas, je déposai mes lèvres sur les siennes. Il était rare que je prenne de telles initiatives et au moment où j’entrouvrais mes lèvres, je le laissais prendre le dessus. Il m’avait cruellement manqué, et malgré ma timidité, je ne pouvais cacher ce fait dans notre échange. J’aimais sa façon qui me semblait unique au monde, de caresser ma langue avec cette tendresse masquant un désir non feint. S’il ne m’avait jamais dévoilé ses sentiments à mon égard, je pouvais être sûr de cette chose : il était attiré par moi. C’était la seule chose que  j’avais, et je m’en sentais chaque jour plus heureux. Cependant, j’avais de mon côté beaucoup de mal à être à l’aise avec cela. J’utilisais toujours un moyen détourné pour lui montrer que j’avais envie de lui.

Notre baiser échangé me laissa pantelant, totalement enivré par son odeur et la chaleur de son corps qu’il avait volontairement collé contre le mien durant notre échange. S’éloignant légèrement de moi, il déclara légèrement plus bas se souvenant de ma précédente demande :

–              Je dors ici, je partirai avant que tes parents se réveillent demain matin…

Sans me laisser le temps de répondre pour exprimer mon accord ou mon désaccord, il commença à se déshabiller juste sous mes yeux. Si j’avais une certaine pudeur et une timidité légendaire, ce n’était certainement pas son cas. Très rapidement en boxer, il s’installa sur mon lit, recouvrant simplement ses jambes de la couverture. Mes yeux ne parvinrent à se détacher de son torse nu qu’après un effort conséquent. J’éprouvais à chaque fois la même chose : cette sorte de frisson de désir qui saisissait tout mon être et que je ne parvenais à exprimer. Sans un regard pour moi, Jaeden saisit la télécommande et alluma le petit poste de télévision que j’avais dans ma chambre.

Détournant mon regard avec difficulté de son corps non sans rougir des pensées qui me montaient alors à l’esprit, je réalisai que je portais un pyjama plutôt affreux. Cela n’avait donc rien d’étonnant au fait qu’il n’ait d’autre idée que de regarder la télévision. Frustré et gêné, j’enlevai mes habits non sans une grimace et vins le rejoindre une fois que je fus en boxer. Jaeden avait toujours le regard fixé sur le poste, regardant le film que ma sœur avait tant voulu voir. J’en étais à me demander s’il le faisait exprès…
Je savais pertinemment qu’il n’était pas venu pour regarder la télévision dans mon lit. Cependant, s’il attendait que je fasse le premier pas, nous n’allions rien faire de la nuit.

Embarrassé par mes pensées, je rougis doublement lorsque mes yeux se déposèrent encore une fois sur son torse nu, comme offert à mon regard. Maintenant glissé sous les couvertures, je pouvais sentir sa jambe effleurer la mienne. Je ne supportais pas ce contact mais ce n’est pas pour autant que je la bougeais. Durant un long moment, mes yeux ne cessèrent de passer de son torse dénudé à ce film que je ne n’arrivais pas à suivre. N’en supportant pas davantage, je finis par me lever et aller chercher mon cendrier et mon paquet de cigarettes.

Je savais que ce moyen était fourbe, mais je ne voyais pas d’autre choix. A chaque fois que j’allumais une cigarette, cela excitait Jaeden. C’était d’ailleurs presque devenu un code entre nous. N’osant jamais lui dire que j’avais envie de lui, je me contentais d’allumer une cigarette que j’avais la plupart du temps rarement le temps de  finir. Je repris place à côté de lui, me remettant sous les couvertures, toujours trop pudique pour m’exhiber. Lentement, j’allumai ma cigarette, observant discrètement sa réaction. Il n’eut toujours aucun regard pour moi, se contentant de sourire légèrement, ayant parfaitement compris mon message.

Mais à mon plus grand désarroi, son sourire finit par disparaître et il continua de regarder ce film débile. Agacé, mais trop réservé pour le laisser paraitre, je finis ma cigarette le plus rapidement possible. Finissant par l’éteindre avec soin, je déposai le cendrier sur ma table de nuit, et m’approchai de Jaeden, décidant enfin de me jeter à l’eau.

Pour la première fois de ma vie, je me jetai à l’eau, le cœur battant. Il consentit à ce moment là seulement à tourner la tête vers moi. Hésitant, j’attrapai la télécommande et éteignis cette maudite télévision, avant de retourner toute mon attention sur lui. Sans prendre le temps de réfléchir ou de réaliser ce que j’étais en train de faire, je recouvrai ses lèvres d’un baiser, souhaitant retrouver sa langue qui à chaque fois me grisait. A mon plus grand bonheur, Jaeden répondit au baiser vivement, partageant la frustration qu’il venait de nous imposer. Sa langue vint chercher la mienne avec avidité, alors que mes mains glissaient déjà sur son corps. Jamais je n’avais agi ainsi, avec autant d’assurance. Je ne comprenais pas vraiment ce qui m’arrivait, mais déjà mon corps frissonnait sous les caresses expertes de mon amant. La douceur de sa peau, ses caresses expertes, le brasier de ses baisers, son odeur si particulière, le goût exaltant de ses lèvres : pour rien au monde je ne voulais être privé de cela un jour. 

Comme ivre, ma main glissa sur sa jambe, glissant sans m’en rendre compte de son genou jusqu’à son bas-ventre, effleurant à peine son intimité. La réaction fut immédiate. Jaeden lâcha mes lèvres un instant, laissant échapper un gémissement de plaisir. Surpris et anxieux, je m’éloignai de ses lèvres, sans trop savoir quoi faire. Heureusement, il m’attira de nouveau à lui, retrouvant mes lèvres comme si cette séparation minime avait duré des années. Encouragé par ce baiser et prenant instantanément goût à provoquer ce son et cette sensation chez lui, je laissai de nouveau glisser ma main loin d’être aussi experte que la sienne, jusqu’à son intimité déjà plus que durcie. L’effleurant à peine, un deuxième gémissement naquit du fond de la gorge de Jaeden pour mourir entre mes lèvres.

Plus qu’encouragé, je réitérai mon geste, ne me lassant plus d’entendre ce son, trop heureux de découvrir les joies de prodiguer du plaisir à mon vis-à-vis. Devenant de plus en plus entreprenant et prenant de l’assurance,  je passai cette fois-ci ma main sur son entrejambe avec plus de fermeté, la touchant au lieu de simplement l’effleurer. A ce contact, tout son corps se cambra, ne parvenant apparemment pas à être immobile. Il quitta en même temps mes lèvres, laissant échapper après un gémissement rauque :

–              Ilian… S’il te plait…

Je compris instantanément ce qu’il me demandait, même s’il ne l’avait pas formulé explicitement par des mots, son corps parlait pour lui. Jamais encore je ne lui avais fait de fellation, ce qui avait été plusieurs fois un sujet de dispute. Mais ce soir là étrangement, même si j’étais particulièrement stressé à l’idée de le faire, je me sentais de passer le cap, ou du moins de faire un pas en avant. J’allais pouvoir me glisser sous les couvertures et ainsi être caché de lui. Ses mains continuaient de caresser mon corps, avec plus d’empressement, comme impatient de ce qui allait suivre. Ne souhaitant pas passer plus de temps à réfléchir, je me glissai de façon féline sous les couvertures, laissant mes mains partir en éclaireuses.

Aucun mot ne sortit de nos lèvres, me laissant faire, à mon plus grand soulagement, les gémissements de Jaeden comme encouragements. Je n’avais jamais fait ce que je m’apprêtais à faire, ni à Jaeden, ni à aucun autre homme. L’angoisse de mal faire et de ne pas savoir m’y prendre pour réellement lui donner du plaisir me comprimait la poitrine. Pourtant, mes mains caressaient déjà son bas ventre, tandis que mes lèvres se déposaient sur son torse, le goûtant comme pour la première fois. Tout de même tendu malgré l’excitation, je pris son sexe dans ma main, afin de me guider. Il ne me restait plus qu’un pas à faire pour le grand saut. Prenant sur moi, mettant mes craintes entre parenthèses un instant, placé entre ses jambes sous la couette, j’effleurai à peine de la langue son sexe qui pulsait dans sa main. La réaction ne se fit pas attendre, tout son corps s’arqua, et il sembla retenir à grand peine un cri de plaisir. Je lui en étais d’ailleurs grandement reconnaissant, car nous étions quand même chez moi et même si la chambre de mes parents était assez loin de la mienne, je ne désirais pas qu’un cri trop fort nous trahisse. 

Renouvelant plusieurs fois la même chose, je me laissai porter par mon instinct et mes envies, attentif à la moindre de ses réactions. Après l’avoir frôlé une dernière fois, je finis par le lécher goulûment de tout son long, avant de le prendre en bouche avec le plus de délicatesse et de sensualité possible. Même si je n’égalisais pas Jaeden, je semblais m’en sortir plutôt pas mal.

Peu à peu, je me détendis, prenant confiance et me laissant aller à plus de fantaisie. Les gémissements de Jaeden semblaient sans fin, l’emmenant irrémédiablement au point de non retour. Je dus avouer que je prenais à mon tour de plus en plus de plaisir à lui faire cette fellation, n’ayant jamais pensé que cela me soit possible un jour. J’apprenais à être attentif à la moindre de ses réactions, me laissant même aller une fois à me jouer de lui.

Ma langue serpentait amoureusement son intimité, ayant maintenant perdu toute honte. Caché par les draps, je prenais confiance en moi. Entendre Jaeden murmurer mon prénom avec cette voix si suave électrisait mes sens. J’avais passé énormément d’étapes avec lui. Ce n’était que mon amour pour lui, chaque jour grandissant qui me faisait me surpasser. Etrangement, même si jamais il ne m’avait dévoilé ses sentiments, j’avais profondément confiance en lui. Mon cousin me disait  souvent que j’étais totalement aveuglé par mes sentiments, mais je ne l’écoutais pas, n’en ayant pas la moindre envie. Après de nombreux mouvements de rythmes inégaux, je sentis tous les muscles de Jaeden se contracter violemment, me disant, non sans quelques difficultés :

–              Ilian… Je…J’en peux plus… C’est trop bon…

Atteint d’un état d’ivresse, je ne m’arrêtai pas pour autant, comprenant qu’il tentait de me prévenir que la jouissance était plus que proche. Sans me dégonfler, voulant aller jusqu’au bout, je me laissai aller à lui offrir encore plus qu’il ne l’espérait. Jaeden se déversa dans ma bouche, dans un cri qu’il ne parvint à contenir. Peu à peu chacun de ses muscles se décontracta et je me décidai à sortir de sous la couverture après un temps que je jugeai bien trop court.

Maintenant hors de l’action, je me sentais envahi d’un profond sentiment de honte, et c’est le rouge aux joues que Jaeden me vit ressortir. Ses bras puissant me hissèrent jusqu’à lui, me collant contre son torse qui se soulevait encore au rythme d’une respiration accélérée. Sournois, je collai volontairement mon intimité honteusement durcie contre la sienne, lui faisant comprendre que j’avais envie de plus. Cependant, lorsque nos lèvres se séparèrent à mon plus grand mécontentement, Jaeden me regarda comme jamais il ne l’avait fait auparavant. Une lueur étrange brillait dans ses yeux. Inquiet et intimidé, je me laissai glisser à coté de lui, me sentant soudain plus que mal à l’aise dans ma position de dominant. D’une voix rauque et pleine d’espoir qui en aurait fait succomber plus d’un, il me demanda soudain, me fixant toujours droit dans les yeux :

–              Ilian… J’aimerais bien… Enfin… Tu n’as jamais voulu être à ma place ?

Presque instantanément je devins pâle comme un linge. Presque tremblant, mon regard ne put que fuir le sien. C’était une chose de lui procurer du plaisir comme je venais de le faire, mais ce qu’il me demandait était trop. Jamais je ne m’en serais senti capable. Dominer et prendre la place de l’actif  n’était pas dans ma nature. Bredouillant, la voix presque coupée par l’émotion, je déclarai plusieurs phrases décousues :

–              Jaeden.. Non, je…  Je suis désolé…  Je serais vraiment grotesque dans ce rôle… Je ne saurais pas faire. Je… J’ai peur de…

Véritablement effrayé, et totalement paniqué,  je ne parvenais plus à réfléchir rationnellement, et las de mes paroles incompréhensibles, Jaeden me fit taire en m’attirant à lui, me volant un baiser. Cela n’empêcha malheureusement pas mon cœur de se comprimer douloureusement, meurtri par la multitude de sentiments qui me submergeaient. Sa bouche me quitta  après un temps, alors que je commençais à pleurer, me trouvant lamentable. Comment pouvait-il rester avec une personne comme moi ? Je ne lui donnais du plaisir qu’à moitié, alors que je lui murmurais tant de fois combien je l’aimais. S’apercevant de mon trouble et de mon état, il s’écarta encore un peu, et constatant mon état excessif, il passa sa main sur ma joue avec une tendresse inégalable, avant de me souffler, dans un ton qui gonfla mon cœur d’amour :

–              Hey Ilian… Faut pas te mettre dans cet état… C’était juste une demande comme ça… Ce n’est pas grave… On essaiera plus tard… Lorsque tu te sentiras prêt.

Les larmes redoublèrent sans que je puisse les contrôler. Je le voyais là, si beau et si sur de lui. Sourd à sa tendresse, trouvant que j’étais loin de la mériter, je sanglotai d’une voix mal assurée et usée :

–              Qu’est ce que tu fais avec un mec comme moi… ?

Et c’est là que contre toute attente, il me répondit sur un ton léger :

–              A vrai dire je ne sais pas non plus…

Inquiet, je fixai son visage, croisant son regard, et eus le soulagement de le voir sourire, me rendant compte du ridicule de ma question et de ma tendance à tout exagérer, je tentai de sourire à mon tour, essayant du moins de cesser de pleurer. Encore une fois, il éludait avec savoir faire mes questions de ce genre. Mais ce soir, je ne voulais pas parler de cela. J’avais envie de profiter de cette soirée avec Jaeden. Alors qu’il se penchait au dessus de moi, me mettant sur le dos, il vint délicatement retrouver mes lèvres, m’en laissant l’empreinte à jamais. La caresse suave de ses mains ne tarda pas à reprendre. Allongé au dessous de lui, comme au creux de ses bras, je me sentais protégé, gonflant mon cœur de ce sentiment illusoire pendant un court instant d’être aimé. Un sourire se dessina sur mes lèvres au souvenir de ma première fois avec lui, m’en souvenant à chaque moment de ce genre. C’était lui qui avait été mon premier homme et pour rien au monde je n’aurais voulu le faire avec un autre.

C’est alors que, perdu au milieu de ses attentions toutes plus grisantes les unes que les autres, je sentis une présence s’insinuer en moi, passant sous mon boxer, un simple doigt qui me fit grimacer, me tentant imperceptiblement. Jaeden s’en aperçut presque immédiatement, et fit tout pour me faire oublier cette douleur, glissant ses lèvres brûlantes dans la peau de mon cou sensible. Depuis le début, il avait toujours été extrêmement attentif à tout ce que je ressentais, se retenant plus d’une fois pour ne jamais prendre du plaisir à mon détriment. Placé ainsi sous lui, les jambes légèrement écartées, j’avais une totale confiance en lui, m’abandonnant à lui…

Peu à peu mon boxer alla rejoindre le sien sur le sol, alors qu’un deuxième doigt me pénétra, rejoignant le premier, me faisant cette fois si frissonner de plaisir. L’excitation était maintenant à son comble, revenant en flèche chez mon amant, qui faisait preuve de plus en plus d’impatience. J’avais terriblement chaud et pour rien au monde je n’aurais voulu que cet instant ne cesse. Me mordant la lèvre inférieure, j’essayais de ne pas laisser échapper un seul gémissement, agaçant Jaeden. C’était une chose que j’avais toujours du mal à faire, et le fait d’être chez moi n’allait certainement pas me décoincer.

A bout de patience, me regardant de ce regard qui me mettait dans un état second, il retira ses doigts de moi, écourtant la préparation, et se mit en position pour la suite. J’étais à la fois empressé et anxieux de la suite. Pourtant ce fut avec une douceur et une tendresse extrême qu’il pénétra en moi, recouvrant mes lèvres pour accompagner. Mes mains se crispèrent sur ses épaules alors qu’il entamait un mouvement lent de va et vient, nous entraînant  dans une danse vieille comme le monde. Je perdais pied…

C’était uniquement dans ce genre d’instant que je me sentais pleinement bien et complet. Me surprenant sa main vint toucher mon intimité douloureusement gonflée alors que son autre bras était posé à côté de ma tête pour se maintenir. Je retenais avec de plus en plus de difficultés mes gémissements. Il en était de même pour Jaeden. Nous parvenions tant bien que mal à nous taire au milieu de nos baisers, tous plus sulfureux les uns que les autres. Mon bassin suivait le sien, cherchant toujours plus de contact. Je sentais indéniablement la jouissance s’approcher de moi, me forçant à tenir encore pour accompagner cette de Jaeden.

S’en apercevant, il ralentit ses caresses et son déhanchement, prolongeant un peu plus cet instant magique. Ce n’est que lorsqu’il nous fut impossible de tenir plus longtemps que Jaeden, le corps luisant de transpiration m’offrit tout ce qu’il avait, accélérant considérablement sa cadence. Je ne sus comment nous retînmes nos cris, lui jouissant quelques instants après moi, se déversant en moi. Son corps retomba lestement sur le mien, rajoutant à ce sentiment de plénitude qui venait de me bouleverser. J’aimais sentir la douce caresse de son souffle encore rapide dans mon cou. Son cœur battait presque aussi vite que le mien, et ses mains glissaient lentement sur mon corps avec une tendresse sans pareil. Il était encore en moi, et nous ne semblions tous deux pas avoir envie de nous séparer tout de suite. Ses lèvres finirent par rejoindre  les miennes, sa langue avait encore ce petit goût d’alcool. Son odeur typiquement masculine embrasait mes sens.

Pour rien au monde je ne voulais être privé de ces moments et de sa présence. C’était ces instants d’intimité qui nous soudaient chaque fois un peu plus, ces instants où je me sentais complet.
Finalement, ce fut après un temps que je jugeais trop court qu’il se retira et s’étendit près de moi. Ne supportant pas cette distance, je ne lui laissai pas le temps de faire quoi que ce soit et je me collai tout contre lui, amenuisant au maximum chaque espace de vide entre nous. Jaeden ne me repoussa pas, au contraire… Il remonta la couverture sur nos deux corps, et passa un bras autour de ma taille. C’était rare qu’il soit aussi doux et qu’il ne me repousse pas sous mes excès d’amour.

Lové tout contre lui, je me laissai aller à fermer les yeux dans un soupir de bien être. Le sommeil ne tarda pas à m’emporter, le cœur débordant de tendresse et de bonheur.

 

***

 

Il ne devait pas être loin de sept heures du matin lorsque j’eus l’agréable surprise de me faire réveiller par quelques caresses. Les mains de Jaeden parcouraient mon corps sans la moindre pudeur. A peine eusse-je ouvert les yeux, que je pus voir le visage de Jaeden à quelques centimètres du mien, un sourire en coin dépeint sur ses lèvres. Rechignant à vraiment quitter le sommeil, je ne fis rien, me contentant de plonger mes yeux dans les siens, me perdant dans le marron tacheté de bleu de ses iris.

Celui-ci finit par me dire, sans se retenir de rire :

–              Je ne pouvais pas compter sur toi pour me réveiller afin de partir avant que l’on se rende compte de ma présence ici.

Revenant sur terre, je ne pus m’empêcher de rougir violemment à la pensée de ce que nous avions fait hier soir et surtout ce que je lui avais fait. Encore plus amusé par ma réaction, il ajouta :

–              En tout cas, c’était vraiment sympa hier soir…

Sans que je n’aie le temps de répondre quoi que ce soit, il vint rejoindre mes lèvres en un doux baiser matinal. Evidemment ce genre de moment ne pouvait être totalement parfait. Ma sœur choisit ce moment là pour rentrer en trombe dans ma chambre, sans frapper, comme elle l’avait toujours fait.

–              Ilian tu peux me donner…

Sa voix se suspendit un instant sous l’effet de la surprise de me retrouver nu dans mon lit avec Jaeden dans la même tenue en train de m’embrasser. Je virai au rouge, très mal à l’aise alors qu’elle déclarait d’un ton volontairement blessant :

–              Depuis quand t’es plus puceau toi ?

Heureusement, Jaeden vint à mon secours et lui répondit sur le même ton :

–              Mêle-toi de ce qui te regarde !

Je lui en étais grandement reconnaissant, car autant dire qu’à cet instant précis, je ne savais plus où me mettre, préférant être à dix mille lieux d’ici. Ma sœur ne se laissa pas pour autant démonter, n’ayant jamais aimé mon amant, elle rétorqua :

–              Je suis chez moi je te signale, je peux très bien aller prévenir ma mère !

Jaeden devint alors mauvais et il répliqua du tac au tac, se tendant sous la colère :

–              Ouais vas-y, j’en profiterai pour lui dire qu’il y a deux jours tu n’étais pas chez une amie, mais chez mon frère qu’elle t’a interdit de voir non ?

Ma sœur devint rouge de colère comme rarement j’avais pu la voir. Alors qu’un sourire naissait sur mes lèvres malgré ma gêne, celle-ci sortit de la chambre en claquant rageusement la porte. Jaeden s’allongea de nouveau en poussant un soupir, satisfait de lui-même. Trop heureux qu’il ait pris ainsi ma défense, je m’allongeai à ses côtés, en profitant pour l’enlacer. Celui-ci ne résista pas à me voler un baiser qui me laissa rêveur. Puis, s’éloignant  légèrement de moi à contrecœur, Jaeden déclara :

–              Il vaudrait mieux que je m’en aille, je suis sur que ta conne de sœur est déjà en train d’aller parler à ta mère de ma présence ici.

Je ne parvins pas à cacher ma déception, alors qu’il était sorti du lit, et était déjà en train de s’habiller. Je restais là, assis sur mon lit, en train d’admirer ses formes qui se cachaient trop rapidement sous ces bouts de tissu inutiles. Celui-ci se tourna vers moi, comprenant très bien mon manège. Il ne fit cependant aucun commentaire, et s’approcha de moi alors que mes joues s’empourpraient. Déposant un rapide baiser sur mes lèvres, il me proposa :

–              Tu n’as qu’à venir à l’appartement cet après-midi…

Un sourire illumina presque instantanément mon visage. Jaeden me rendit mon sourire avant de partir par la fenêtre. Je restais là, assis dans mon lit, un sourire béat sur les lèvres. Malheureusement mon bonheur fut de courte durée, entendant bientôt les pas énervés de ma mère se dirigeant jusqu’à ma chambre. Elle y entra sans frapper, me laissant uniquement le temps de pousser un petit cri de surprise. Sans poser ses yeux sur moi, elle regarda chaque recoin de la pièce, cherchant mon amant qui était parti à temps. Ne trouvant pas ce qu’elle recherchait, elle reporta toute son attention sur moi, et déclara sans cacher sa colère :

–              Où est-il ?

Tentant de feindre l’ignorance je répondis  assez insolemment :

–              Bonjour maman. Tu cherches quelqu’un ?
–              Ca ne va pas se passer comme ça Ilian ! Là tu dépasses les bornes ! Je t’interdis de le faire venir sous notre toit, sans que je t’en donne la permission.
–              Dans ce cas là, il risque de ne jamais venir ici ! Rétorquai-je en me redressant.
–              Comment oses-tu être aussi insolent Ilian ! Cria-t-elle presque.

Sans me départir de ma colère, je poursuivis :

–              C’est vrai quoi ! Pourquoi ma sœur à le droit de ramener des tas de mecs à la maison ?
–              Le sujet n’est pas ta sœur mais toi et…
–              Jaeden maman, il s’appelle Jaeden… Ca fait un moment que  je le connais, tu pourrais te souvenir de son nom !
–              Ne me parle pas sur ce ton ! Attaqua-t-elle sur la défensive.
–              Il ne t’a jamais manqué de respect comme le font les nombreux copains de ma sœur ! Ce n’est…

Je n’eus pas le temps de finir ma phrase que ma mère venait de poser son yeux sur quelque chose qu’elle n’aurait certainement pas du voir. Suivant la direction de son regard, je rougis instantanément en voyant le boxer posé sur le lit qui n’était pas le mien. Jaeden ! Je jurai intérieurement contre lui. Redressant mon visage vers celui de ma mère qui me lançait des éclairs, je ne sus que faire ni comment réagir. Il avait évidement fallu qu’elle voit par la même occasion mon pyjama négligemment jeté par terre.
Furieuse, il ne lui en fallut pas plus pour me hurler dessus des mots violents et blessants. Me repliant dans ma carapace, je ne l’écoutais plus, courbant le dos et baissant lez yeux. Heureusement, elle fut soudain coupée par une voix grave, celle de mon père qui venait à ma rescousse.

–              Amanda, laisse-moi avec Ilian s’il te plait. Lui hurler dessus comme ça, ça ne sert à rien.
–              Tu ne vas quand même pas prendre la défense de ce gosse.
–              Je ne suis plus un enfant ! Je suis bientôt majeur, et lorsque j’aurai 18 ans, j’irai vivre avec Jaeden et son frère. Répondis-je.

Les larmes coulant sur mes joues, étaient très loin de m’aider à donner du poids à ce que je venais de déclarer.

Soupirant d’agacement, ma mère sortit sans rien répondre en claquant la porte. Je réalisai peu à peu que ce que je venais de dire, avait été dit dans l’unique but d’exaspérer ma mère, la provoquant malgré moi. Ces temps-ci, j’avais énormément de mal à m’entendre avec elle. J’allais avoir dix-huit ans dans quelques semaines, et je ne comptais certainement pas quitter la maison si tôt.

Avec un sourire bienveillant mon père vint s’asseoir à côté de moi sur le lit. Mes yeux baissés, je n’osai pas soutenir son regard. Prenant une profonde inspiration, il commença à parler :

–              Ilian… Ta mère m’a un peu parlé de ta relation avec… Avec ce jeune homme…
–              Jaeden papa… Il s’appelle Jaeden, combien de fois il faudra que je vous le dise, dis-je plus calmement, ancrant mon regard dans le sien.

Mon père toussota et se reprit :

–              Hum… Oui, Jaeden…Celui que tu as emmené quelques fois à la maison ?

Je ne fis qu’acquiescer, curieux de la suite de son discours.

–             Ta mère a raison, tu ne devrais pas l’inviter alors que nous ne sommes pas au courant…
–              Mais… Commençai-je à protester, alors que mon père continuait.
–              Surtout… Surtout pour faire ce genre de choses, ajouta-t-il assez mal à l’aise.

Il n’en fallut pas plus pour me faire rougir plus que de raison. A cet instant là, j’aurais voulu disparaître. Aborder ce sujet avec mon père était vraiment la dernière chose que je souhaitais. Semblant comprendre mon embarras, mon père posa une main sur mon épaule.

–              Plus de ça la prochaine fois Ilian, c’est tout ce que je te demande.

Semblant vouloir abréger mes souffrances, il se leva et ajouta :

–              Allez viens on va déjeuner.

Attendant que je me lève, je rougis encore plus qu’il n’était possible, ajoutant encore plus embarrassé :

–              Je te rejoins, je suis… Je suis tout nu…

Heureusement, il ne fit aucun commentaire, se contentant de sortir silencieusement de la pièce. Me retrouvant seul, je me levai et attrapai de quoi m’habiller afin d’aller ensuite me laver. La journée commençait assez mal et je me demandais comment j’allais pouvoir faire passer la demande de sortie chez Jaeden de cet après-midi.

 

J’eus un réveil assez désagréable. C’était d’ailleurs toujours le cas lorsque je me réveillais de ce genre de repos forcé. Mais ce n’était pas cela qui m’avait fait quitter le sommeil. C’était ce manque de présence à côté de moi qui durait un peu trop longtemps. Durant tout mon repos, je l’avais senti tout près de moi, comme un protecteur bienveillant. Mes yeux papillonnèrent, s’habituant à l’obscurité de la pièce avec difficulté. Je ne savais pas combien de temps j’avais dormi, mais ma tête me lançait douloureusement.

–              Tu te réveilles enfin Ilian ! Déclara joyeusement Melvin assis à côté de moi, me faisant sursauter.

Massant mon crâne avec difficulté, comme pour exorciser ma douleur, j’avais du mal à cacher ma déception de voir Melvin assis à mes côtés. J’aurais voulu que ce soit un autre homme qui apparemment était trop dégoûté par ce qu’il venait d’apprendre sur moi. Mes souvenirs et mes pensées venant en foule, je parvins à articuler difficilement en le regardant :

–              Ca fait longtemps que tu es ici ?
–              Deux jours. Depuis qu’ils t’ont fait cette piqûre, je suis resté à ton chevet.

Me rappelant presque instantanément qui était à l’origine de tout cela, je lui déclarai, cachant avec difficulté mon mal être et ma colère :

–             Je t’avais interdit de lire ce journal ! Tu m’as trahi, tu n’avais aucun droit d’en parler à Ja… Au docteur Sadler ! M’exclamai-je aussi vivement que mon était d’engourdissement me le permettait.
–              Mais il t’a fait souffrir, ce n’est pas lui qui devrait être ton psychiatre ! Me répondit Melvin d’une voix plaintive.
–              Mon psy et le garçon de mon journal ne sont pas les mêmes, ils ont peut être les mêmes noms, mais ils n’ont rien en commun ! Tentai-je vainement.
–              Je ne te crois pas… Souffla Melvin décontenancé.
–              Et bien ne me crois pas, mais ne fous pas sa carrière en l’air pour tout ça parce que tu as lu des choses idiotes dans un simple journal !
–              Depuis quand tu t’inquiètes pour la carrière de quelqu’un ?!? Répliqua-t-il. Il n’est pas venu te voir de tout le week-end,  ça ne te fait rien ?!?

Mon cœur se serra douloureusement à cette pensée mais je ne laissai rien paraître. J’étais loin de vouloir aborder ce sujet avec lui maintenant, et je n’avais surtout pas envie d’y méditer. Je savais que dès lors il ne me regarderait plus de la même façon et souffrir de son dégoût et sa pitié allait être un des choses les plus insurmontables. Coupant net à ce genre de conversation, je lui répondis le plus sèchement et le plus froidement possible, meilleure méthode pour masquer mes sentiments :

–              De toute façon il n’est que mon médecin, pourquoi viendrait-il me veiller.
–              Pourtant, insista tout de même Melvin, je trouve que tu parles souvent de lui.

Je ne pus m’empêcher d’éclater de rire. Les nerfs étaient en train de me lâcher de nouveau. Accomplissant une nouvelle fois un rôle que je me donnais, je déclarai encore plus froidement :

–              C’est mon psy, rien que ça ! Non mais tu l’as regardé ? Qui pourrait l’apprécier.

Je tentais de me convaincre plus que je ne tentais de convaincre Melvin. Aussi je poursuivis aussitôt :

–              Ce type me tape sur les nerfs et ce n’est qu’un idiot. A cause de toi, je vais devoir rattraper ce que tu as dit ! Tu n’avais pas le droit de le dire !
–              Je sais, je suis désolé Ilian… Je me suis emporté…
–              Laisse-moi seul Melvin, finis-je par dire après un long moment de silence.

Sans un mot, Melvin se leva, soufflant encore quelques excuses. Me retrouvant seul, je me redressai avec difficulté, vacillant et tenant mal sur mes jambes. C’était étrange, j’avais l’impression de sentir l’odeur de Jaeden dans la pièce, tout comme j’avais cru sentir sa présence. Tout cela n’était finalement que le fruit de mon imagination débordante et d’un espoir vain de ne pas être à nouveau seul. Retrouver Jaeden, lui parler, ce baiser… Jamais je n’aurais du me laisser aller à faire tout cela, j’allais maintenant en payer le prix fort, et avoir bien plus de mal à reprendre mon rôle. Et puis, comment allais-je pouvoir démentir le fait que mon cousin m’ait violé. Cela tenait de l’ordre de l’impossible…

Parcourant rapidement des yeux dans l’obscurité de ma chambre, j’aperçus un livre posé sur mon bureau. Je n’eus cependant pas le temps de m’en préoccuper plus car quelqu’un frappa à ma porte et entra sans mon accord. J’eus peur un court instant qu’il ne s’agisse de Jaeden, mais c’était uniquement le directeur.

–              Tiens Ilian, tu te réveilles enfin… Comment te sens-tu ?

Je ne répondis rien, acquiesçant mollement de la tête.

–              Melvin n’est pas ici. Je le cherchais pour qu’il regagne sa chambre.

Aussitôt, je réalisai que quelque chose clochait, tout comme je l’avais pressenti lorsque j’avais vu Melvin à mes côtés. Melvin n’avait pas pu rester plusieurs jours à mes côtés, du moins il ne le pouvait pas la nuit, contraint à rejoindre sa chambre. Me tentant imperceptiblement, je demandai, la voix froide mais trahissant une pointe d’angoisse :

–              Où est le docteur Sadler ?
–              Il est rentré chez lui Ilian après t’avoir veillé ces deux jours, il fallait bien qu’il rentre chez lui…
–              Vous voulez dire que… Qu’il est resté dans ma chambre ?
–              Je… Oui, je pensais qu’il t’avait vu à ton réveil. Il est resté auprès de toi, ne te quittant que lorsque c’était nécessaire.

Totalement raide et nerveux, je me collai contre le mur, comme si je ne supportais plus la présence du directeur n’en désirant qu’une seule, celle de Jaeden. Apprendre qu’il était resté près de moi malgré tout, me remplissait de joie tout autant que je me sentais souffrant. Une chose était cependant sûre, je ne pouvais pas rester là, avec lui si loin de moi. Dans mon état actuel, j’avais plus que besoin de lui. Perdu, je me sentais défaillir trop rageusement. D’une voix glaciale, je tranchai :

–              Je veux voir le Dr Sadler !

Alors que des larmes commençaient à me brûler les yeux, le directeur me demanda inquiet :

–              Qu’est ce qui se passe Ilian ? Jaeden doit aussi se reposer tu le verras demain.
–              Je veux voir Jaeden ! Répliquai-je, n’écoutant pas ce qu’il était en train de me dire.
–              Monsieur Sadler Ilian ! Laisse-le se reposer. Si tu veux parler, parle-moi.

Ivre de douleur, je me contentai de répéter, comme sombrant dans ce qui était ma folie :

–              Je… Je ne veux pas parler ! Je veux qu’il soit là ! Je veux le voir.

Sans le vouloir, j’avais de plus en plus de mal à respirer. Je n’avais pas assez de force pour me mettre dans cet état. S’apercevant que j’étais en train de m’agiter bien trop, le directeur me menaça :

–              Ilian ! Je vais faire appel à une infirmière ! Calme-toi, il viendra demain !

M’arrachant violemment ma perfusion, je me plaquai dans l’angle du mur, ne retenant plus mes larmes :

–              Non, non, suppliai-je d’une voix à la fois faible et forte. Tout mais pas ça ! Je… Je veux juste voir Ja… Le docteur Sadler !

Comprenant que ma détresse était plus que sérieuse et sachant pertinemment que des calmants en plus de ceux que je prenais chaque jour ne serviraient à rien, le directeur soupira.

–              Ilian calme-toi, je vais l’appeler d’accord ?

Je pressai mon bras douloureux contre ma poitrine toujours plaqué au mur, le cœur battant et la respiration laborieuse. Le directeur se leva et partit appeler Jaeden comme il venait de me le dire. Une fois seul, mon regard se porta presque instantanément sur le livre que j’avais vu avant l’arrivée du directeur. Rapidement  je tendis le bras et l’attrapai. J’en étais sûr, c’était bien celui de Jaeden. Il était imprégné de son odeur. C’était la seule chose que j’avais de lui dans cette petite chambre. Retrouvant ma place dans l’angle du mur, je serrai le livre dans les mains, n’ayant rien d’autre à faire avant que Jaeden arrive enfin. Je ne savais pas comment j’allais me comporter face à lui, mais je savais que sans lui, ma raison me quitterait pour de bon.

Le directeur finit par revenir, me disant d’une voix posée :

–              Jaeden arrive. Maintenant tu vas te calmer et l’attendre patiemment.
–              Je ne me calmerai que lorsqu’il sera là !

S’en suivit un long face à face avec le directeur. Plus le temps passait, et plus je devenais anxieux et agressif. J’étais maintenant descendu de mon  lit, tremblant et pleurant, comme hystérique. Le livre m’avait échappé des mains, je commençais à ne plus le croire.

–              Je veux le voir ! Vous m’entendez ! Allez le chercher vous avez promis ! Criai-je alors la voix enrouée et fatiguée.

Mes jambes lâchèrent, tombant à genoux à une distance respectable du directeur. C’est alors que très peu de temps après, il finit enfin par arriver essoufflé devant la porte de ma chambre. Croisant immédiatement mon regard plein de larmes, il souffla doucement :

–              Je suis là…

Pendant qu’il rentrait dans ma chambre s’accroupissant à mon niveau, je ne pouvais le lâcher du regard. J’avais eu si peur… Si peur qu’il m’abandonne, qu’il me rejette. J’avais besoin de lui, réellement besoin et plus que jamais en cet instant j’en avais conscience. J’avais du mal à croire qu’il était là, à côté de moi, pensant être face à un mirage.

–              Alors tu te fais encore remarquer… Dit-il, dans un petit sourire qui allégea déjà considérablement mon cœur.

Un faible sourire vint se dépeindre sur mes lèvres. Tentant de faire comprendre à Jaeden que je voulais être seul avec lui, je jetai un bref regard au directeur avant de reposer mon regard sur lui, comme si j’avais peur qu’il ne m’échappe.  Le comprenant à mon plus grand soulagement, il demanda, regardant le directeur à son tour :

–              Peux-tu nous laisser s’il te plait ?
–              Tu es sûr ? Lui fit-il, indécis.
–              Oui. Bonne soirée.

Le directeur acquiesça et sortit de la pièce, refermant la porte derrière lui. Sans réfléchir, je me laissai alors aller, me jetant dans ses bras, le faisant tomber sur le sol. Callant ma tête dans son cou, je n’avais plus la force aujourd’hui d’être celui que je n’étais pas avec lui. Sanglotant sans pouvoir me retenir, je le serrai encore plus contre moi, comme si j’avais encore du mal à réaliser sa présence.

–              Pourquoi tu n’es pas revenu ? Murmurai-je la voix pleine de larmes.
–               Revenu d’où ? Demanda-t-il faiblement.
–              Melvin m’a dit que c’était lui qui était resté à mes côtés, mais c’est toi n’est ce pas ?

J’étais sûr de la vérité, mais je voulais tout de même l’entendre de sa propre bouche, comme pour me rassurer.

–              Non… Je suis désolé, je n’ai pas eu le temps, souffla-t-il, loin d’être convaincant.
–              Menteur, répliquai-je, refermant un peu plus ma prise. Tu as laissé ton livre sur le bureau, ton parfum sur la chaise et… Et je sentais ta présence… Quand je dormais… Pourquoi est ce que tu mens ?

Jaeden plongea alors sa tête dans mon cou, me faisant frissonner de sa respiration si chaude.  J’avais tant besoin de ce genre d’attentions…

–              Parce qu’on ne peut pas… Articula-t-il alors que mon cœur se serrait, passant ses bras autour de ma taille.

Ne souhaitant pas penser à ses paroles et à ce qu’elles impliquaient, je choisis de remettre cette réflexion à plus tard. Je me retrouvais à profiter uniquement de sa présence, lui tout contre moi. J’arrivais à un certain degré de sérénité, oubliant pour un temps mes problèmes. Me laissant porter par l’ambiance du moment,  je finis par avouer en me remettant droit :

–              J’aimerais revenir quatre ans avant…
–              Moi aussi… Murmura-t-il en croisant mon regard.

Me laissant pour la première fois depuis longtemps porter  par mes envies, sans tout calculer ou réfléchir à ce qui pourrait ou non trahir mon personnage. Ma main vint se poser sur sa joue, alors que mon cœur s’emballait rapidement. Au moment présent, je me moquais de tout ce qui s’était passé pendant quatre ans, de ce que j’avais vécu, de ce qui nous avait amené ici, de ce qui  nous avait séparé… Je me coupais du monde un instant, parce que cela m’était nécessaire, et j’emmenais Jaeden avec moi. Mes lèvres se rapprochèrent, jusqu’à toucher les siennes. Un effleurement, comme pour voir si Jaeden acceptait, comme pour ne pas le brusquer. Immédiatement, sa main  passa dans ma nuque et il me rapprocha. Mes lèvres retouchèrent une nouvelle fois les siennes, plus violement cette fois. Un contact qui me grisait chaque fois un peu plus, un contact qui me faisait malgré moi oublier ceux de l’autre homme que j’avais tué. Vivement, je mis mes bras autour de son cou, et me levai sur mes genoux, laissant mon torse toucher le sien. J’avais besoin de ce baiser, tout autant que Jaeden. Je voulais qu’il me prouve que je n’étais pas l’homme le plus sale. Jamais je n’aurais surmonté un rejet de sa part, et cela ne semblait pas être dans ses projets. Ma langue fut la première à vouloir intensifier le baiser, et immédiatement, il me donna l’accès, les entremêlant frénétiquement. Comment avais-je pu me passer de ses baisers. Ses mains se posèrent sur mes hanches, alors qu’il se laissait totalement aller dans notre échange. Jaeden était le seul en qui je pouvais faire confiance. C’était le seul qui pouvait me toucher ainsi sans que cela ne ravive de sombres cauchemars hantant nombre de mes nuits.

Après un temps, nous nous séparâmes, posant mon front contre le sien. Essoufflé, je reposai mes deux mains sur ses joues et mes lèvres vinrent se reposer sur les siennes dans un chaste baiser, comme si je n’en avais pas eu assez. Je me rassis et le pris une nouvelle fois dans mes bras. Jaeden se calla contre le mur et me serra contre lui. Sa main vint se poser dans mes cheveux, me caressant et m’apaisant. J’étais littéralement épuisé, encore comateux des effets de la piqûre. Je me sentais bien dans ses bras, respirant son odeur, sentant son cœur battre, faisant écho au mien. Sa chaleur m’enveloppait de la plus douce des couvertures alors que le sommeil venait me chercher.  Dans un dernier effort, je mis ma tête dans son cou et lui enserrai la taille avec mes bras.

–              Tu m’as manqué… Soufflai-je, alors que je m’assoupissais.

J’entendis son cœur s’accélérer, signe irréfutable que je le touchais plus que je ne l’aurais cru. Sa tête se posa contre la mienne, m’embrassant délicatement le front. Alors que je m’endormais pour de bon, je l’entendis me dire à son tour :

–              Tu m’as manqué aussi Ilian…

***

J’étais là, dans la salle de bain aux murs fades et ternes reflétant les couleurs maintenant présentes sur mon visage. J’avais cette cruelle impression que tout semblant de vie et de vivacité m’avait définitivement quitté. Ewen était en train de me tuer à petit feu. Etendu dans l’eau maintenant trop froide, j’étais incapable de faire un seul geste. Je n’avais plus de force et pourtant je savais qu’Ewen allait rentrer d’ici peu de temps. Inconsciemment, et trop désespéré, je me mis à espérer vainement qu’il soit trop fatigué pour me faire quoi que ce soit, las de manque de réaction.

Je ne pleurais plus, je ne me débattais plus… Je restais immobile dans le lieu où il souhaitait  assouvir ses envies, ne ressentant plus que de la douleur physique et de l’humiliation. Je me sentais sale et pourtant, je savais que j’aurais beau me laver en me frottant le plus vigoureusement possible, rien n’y ferait.
J’oubliais tout ce qui n’était pas présent, même si je craignais l’avenir. J’oubliais Jaeden et sa tendresse, j’oubliais ce qu’il m’avait fait, j’oubliais que je l’aimais… Ewen n’était plus que le seul à faire partie de mon monde.

Avais-je peur ? Cela faisait longtemps que ce sentiment m’avait quitté. M’enfuir, me sortir d’ici, me hisser hors de ce gouffre ? J’avais cessé de l’espérer. Recroquevillé en position fœtale dans la baignoire, je me tendis lorsque j’entendis Ewen rentrer. J’aurais voulu une minute de plus, même la moitié. J’avais de plus en plus de mal à me sortir de cet état de stupeur, et mes instants de répit me paraissaient de plus en plus courts. Rien que le fait d’entendre ses pas dans l’appartement me donnait des frissons de dégoût. Ne supportant plus d’entendre ses pieds se rapprocher d’ici, et sa voix prononcer mon nom sur un ton qui me glaçait le sang, je portai ma main à mes oreilles, toujours en position fœtale, comme pour me protéger du monde. Me balançant inconsciemment d’avant en arrière, je tentai de me calmer, me berçant avec l’eau. Ce mouvement était à peine perceptible, mais il me faisait un bien fou. J’avais confiance de la défaillance mentale dans laquelle j’étais en train de tomber, et je ne savais pas où cela allait me mener, pourtant, il m’était impossible de faire autre chose.

C’est alors que la porte s’ouvrit violemment,  me faisant sursauter d’effroi. Ewen ne porta aucun jugement sur mon état.

–              Je viens d’aller voir tes parents. Ils étaient déçus que tu ne puisses pas venir et espèrent  que tu te plais dans mon appartement. Je n’ai pas vu ta sœur par contre, elle était chez le frère de Jaeden.

Pour la première fois, je n’eus pas la moindre réaction à l’entente de son prénom, chose qui ne passa pas inaperçu aux yeux d’Ewen.
S’approchant de moi et s’abaissant à ma hauteur, trempant l’une de ses mains dans mon bain sans pour autant me toucher, il ajouta :

–              Tu as bien fait de l’oublier Ilian, c’est la meilleure des choses que tu pouvais faire. Il ne te valait vraiment pas…

Sans que je sache pourquoi, sans parvenir à les retenir, des larmes vinrent maculer mes joues. S’il ne me frappait pas ou que très rarement, il était énormément violent  par les mots. Me repliant plus qu’il n’était possible dans le fond de la baignoire, Ewen ne le supporta pas. Cela faisait plusieurs jours que je ne disais plus rien. Je n’étais plus vraiment là, et cette frustration de ne rien recevoir de ma part le rendait bien trop mauvais.

–              Tu me dégoûtes à pleurnicher comme ça Ilian. Secoue-toi ! Ne me dis pas que tu te remets à pleurer pour lui ? De toute façon tu veux que je te dise Ilian ! Jaeden a eu raison de prendre un autre mec ! T’es vraiment bon à rien.

J’avais envie de lui hurler de se taire, de me laisser seul. Pourtant, je restais dans la même position, immobile, à écouter ses paroles qui me détruisaient un peu plus à chaque fois. Je n’étais qu’un lâche, un minable, une chose qui n’avait plus le nom d’humain… Il continua à me déverser sa haine et sa frustration, jusqu’à ce que je pose mes mains sur mes tempes, me remettant à me balancer lentement. Murmurant d’une voix à peine audible, les yeux inondés  de larmes, je le suppliai d’arrêter.

–              J’en peux plus Ewen… Ajoutai-je d’une voix bien trop faible et dénuée de vie.

N’en supportant pas d’avantage, ayant certainement l’impression de perdre son emprise sur moi, il se redressa vivement et se mit à me secouer sans ménagement.

–              C’est de ta faute ! Me hurla-t-il.

J’eus à peine le temps de relever les yeux sur lui que le coup partit. L’encaissant avec difficulté, du sang commençait à s’épandre de mes lèvres, se diluant dans l’eau froide. Comme s’il réalisait ce qu’il venait de faire, Ewen me lâcha, mais il ne lui fallut pas longtemps pour décider de mon sort. Il se déshabilla à la hâte et rentrant dans le bain avec moi et son regard posé sur mon corps qui m’ébouillantait de douleur,  il déclara avec hargne:

–              Je ne comprends pas comment Jaeden a fait pour rester deux ans avec toi ! Tu dois sûrement mal t’y prendre !

Je savais pertinemment ce qui allait suivre. J’aurais pu fuir, me lever, rassembler mes dernières forces et quitter cet enfer à jamais. Mais pour faire quoi ? Pour aller où ? J’étais coincé ici, sans vraiment comprendre pourquoi. Mon cœur cessait de battre, mon corps se refusait à bouger, comme si je méritais ce traitement. J’étais en train de perdre la raison, et rien ni personne n’était là pour me rattraper. Je chutais chaque jour un peu plus profondément en moi, Ewen m’entraînant dans sa descente…

 

Je me sentis peu à peu réveiller alors que Jaeden était en train de m’allonger sur le lit, rabattant les couvertures sur moi. Encore emprunt du souvenir que je venais de rêver, je voulais sa présence tout contre moi. Alors qu’il allait se lever, je m’agrippai à lui, le regardant avec des yeux larmoyants.

–              Reste… Suppliai-je d’une petite voix.
–              Je vais sur la chaise, répondit-il.

Me refusant à être abandonné, encore trop apeuré, je me décalai, lui laissant une place dans mon lit.

–              Je ne peux pas, si quelqu’un rentre… Je suis désolé, répondit-il gêné.

Je ne répondis rien. Déçu, je repris ma place, celle du patient et du médecin qui nous était imposée mais dont je ne supportais pas la distance actuellement. Je  m’allongeai de nouveau dans mon lit, ne lui lâchant pas la main pour autant. Autant dire que je me sentais totalement perdu. Quelque chose semblait troubler les réflexions de Jaeden, et j’en compris immédiatement le sujet, lorsqu’il posa ses yeux sur mon journal que Melvin avait du ramener. Je me redressai immédiatement et pris le cahier, le ramenant contre ma poitrine. Je n’avais même pas réfléchi à l’histoire que je pouvais lui raconter. J’étais coincé et je ne voulais vraiment pas qu’il sache, même si c’était trop tard.

–              J’aimerais que tu me racontes… Dit-il, se rapprochant un peu de moi.
–              Non ! Fis-je craintif. Il ne s’est rien passé, Melvin t’a raconté des sottises !
–              Alors tu n’aurais pas de mal à me le faire lire non ?… Je ne veux pas te juger, je veux juste…

Sa voix mourut et il détourna son regard alors que mon cœur se serrait douloureusement :

–              J’aimerais juste comprendre. C’est pour cette raison que tu m’as quitté ? Si tu me l’avais dit Ilian, je… Je l’aurais tué de mes propres mains pour que tu n’aies pas à le faire. Il n’avait pas le droit de te toucher ! Tu étais à moi…Il n’avait pas le droit.

Je ne supportais pas de le voir comme cela. Ne tenant plus, je le pris tendrement dans mes bras, profondément fatigué et usé par cette vie. Jaeden poursuivit malheureusement, faisant fondre mes dernières retenues.

–              Laisse-moi le lire… Murmura-t-il d’une voix qui trahissait sa tristesse. Je crois… Je crois que j’en ai besoin Ilian…

Ce n’était plus la demande du médecin. Il n’y avait plus rien de professionnel là dedans. Ce n’était pas le docteur Sadler qui souhaitait lire mes écrits. Pour la première fois, c’était Jaeden qui me le demandait.

Ce fut certainement pour cela, que je m’écartai alors de lui. Une larme coula sur ma joue, et je baissai la tête. Mes mains se posèrent sur le cahier et sans un mot, résigné, je lui tendis, sans souhaiter y réfléchir plus longtemps. Je me callai ensuite contre le mur et posai ma tête contre les genoux, tentant de faire taire les tremblement de peur qui naissaient dans mon ventre. La tête dans mes bras, je ne voulais pas le voir lire le début de ma folie. Il allait plonger si profond dans mon cœur alors que personne n’avait pu le faire depuis si longtemps. C’était par amour pour lui que je le laissais savoir. Tout était maintenant entre ses mains. La durée de sa lecture me parut interminable. J’eus l’impression que le temps s’était arrêté sur un affreux mal être. Je ne pouvais retenir mes larmes, entendant celles de Jaeden. Mon calvaire prit fin au moment où il souffla la voix tremblante :

–              Je… Je ne t’ai jamais trompé…

J’étais prêt à tout entendre. Je m’attendais à tout sauf à cela, et ce qu’il venait de me dire me rendit fou de rage. Je m’étais imaginé tout le long la réaction qu’il aurait, et ma propre manière de réagir, mais j’étais incapable de supporter ce qu’il venait de me dire. Aussitôt je redressai ma tête, et ne ravalant pas mes larmes, je posai mes yeux sur lui, tentant de vraiment réaliser ce qu’il venait de me dire. Sa tête était baissée, ses yeux fuyants. Ne tenant plus, je me levai et sortis du lit, plus qu’haineux :

–              Arrête tes conneries ! Je t’ai vu ! Crachai-je, les poings serrés.
–              Non… je l’ai laissé m’embrasser mais… Je ne t’ai pas trompé, je… Pendant deux ans, il n’y a eu que toi, c’est justement pour ça que je l’ai laissé m’embrasser…

Je comprenais qu’il puisse être très mal après avoir lu ce qui m’était arrivé. J’avais fait beaucoup et je supportais très mal ses phrases incompréhensibles et ses excuses minables pour ce qu’il avait commis au lieu d’admettre ce qu’il m’avait fait. Mais ce qui était encore plus dur à supporter, c’était le fait qu’il se refuse à croiser mon regard. Je l’avais perdu, tout comme il venait de me perdre définitivement. Tout était fini, et de la pire des façons qui soit. Las de le voir en face de moi dans cet état, je craquai :

–              Casse toi… Soufflai-je dans un murmure avant de reprendre plus fort. CASSE TOI t’entends ! Je ne veux plus te voir ! Tu n’existes plus ! Je… J’en ai assez, laisse moi tranquille !

Ma voix se brisait de plus en plus. Je n’aurais pu ajouter un seul mot. J’étais détruit, réduit à un état qui me révulsait. Il avait tout gâché, piétiné mon être sans même en avoir vraiment conscience.
Sans rien dire, il se leva et sortit de ma chambre. Attrapant le premier livre qui me tomba sous la main, et qui fut le cahier qu’il venait de lire, je le jetai contre la porte plus par désespoir que par rage. Plus jamais je ne voulais le voir, j’étais maintenant définitivement résolu. Alors pourquoi est ce que ça faisait aussi mal ?

Soudain, je portai toute mon attention sur mon étagère, attrapant le livre qui était le plus en bas. J’attrapai les deux pans de la couverture et le secouai afin de faire tomber ce que je cherchais. Elle tomba sur le sol, et il ne me fallut que très peu de temps pour la prendre : cette unique photo que je possédais de nous deux. Regagnant mon lit, le cœur en miette, je me glissai sous les couvertures, me roulant en boule, tremblant comme jamais, et serrant cette photo contre moi sans vraiment la regarder, la connaissant par cœur. Pleurant difficilement, la gorge nouée, je prenais peu à peu conscience qu’il y avait à peine quelques minutes, j’étais prêt à lui pardonner pour la première fois de ma vie…

Un sanglot plus violent me secoua alors que je me recroquevillais encore plus, me retrouvant seul comme jamais. Pourquoi est ce que je ne parvenais pas à la surmonter comme avant que Jaeden s’occupe de mon cas ? Pourquoi avais-je écrit dans ce cahier toute cette histoire ? Pourquoi l’avais-je laissé le lire ?
J’aurais tant voulu que tout cela ne se passe jamais… L’espace d’un instant je me surpris à souhaiter ne jamais l’avoir connu, et surtout ne jamais l’avoir aimé. Cela m’aurait empêché de vivre tellement de choses…

Je fus soudain envahi d’une fatigue telle que je n’en avais jamais connue, une lassitude de cette vie que je menais depuis trop longtemps… Engourdi par la douleur, je me laissai aller à fermer les yeux et à sombrer peu à peu dans un sommeil sans rêves, tenant toujours tout contre moi, cette photo de nous deux…

***

Je me réveillai assez tôt le matin, toujours dans la même position. Lentement, je m’étirai, tentant d’assouplir mes muscles courbaturés par les émotions de la veille. J’avais une migraine atroce et je me sentais totalement perdu et incertain de cette journée. Alors que j’étais en train de me redresser et de m’asseoir sur le bord de mon lit, il me sembla entendre la voix de Jaeden et du directeur devant la porte de ma chambre. Curieux et surtout anxieux, je tendis l’oreille, pouvant en réalité entendre la majorité de leur conversation avec aisance.

–              Comme tu as du le lire dans son dossier Jaeden, ce ne sont vraiment pas les premières crises qu’il est en train de faire. A son arrivée, il était intenable. Il y avait des moments où il se calmait, mais dès qu’un patient l’approchait de trop près ou qu’un psychiatre ne lui convenait plus, il entrait dans un état effrayant. Puis, il y a environ un an, il a cessé. Il ne faisait plus parler de lui, se contentant d’écrire et d’aller assister régulièrement à ses séances avec son médecin et aux quelques visites de sa famille. Nous avons pu diminuer considérablement la dose de ses médicaments, et nous ne lui avons donc pas fait ce que l’infirmière a du faire pour le calmer il y quelques jours. Je suis contre ce genre de traitements crois moi, mais il ne nous laissait pas le choix. Comme tu as pu le remarquer, Ilian est un patient très complexe… Bizarrement, je m’inquiétais moins pour son état lorsqu’il  faisait ses crises que cette dernière année.

Je ne savais comment comprendre ni interpréter ce que disait le directeur. Mon cœur battait doublement plus fort, lorsque j’entendis Jaeden lui demander :

–              Qu’est ce qu’il s’est produit pour qu’il arrête ses crises ?

Je me souvenais de ce jour. Il m’avait semblé l’apercevoir en visite dans cet hôpital. Dans un état second sous les dizaines de cachets que je devais prendre, je l’avais mis sur le compte d’une hallucination ou d’un mauvais rêve. Maintenant je m’en souvenais. J’avais cru voir Jaeden, ou celui-ci était véritablement venu. Dans tous les cas, sa vue m’avait profondément troublé et peut être un peu trop meurtri. Voir ma position par rapport à la sienne m’avait été trop difficile à surmonter.

–              Je ne sais pas répondit le directeur. Il a cessé du jour au lendemain, comme si il avait lâché quelque chose et finalement peut être baissé les bras trop vite. Ses différents psychiatres ne sont jamais parvenus à trouver une explication. Après ce jour en tout cas et jusqu’à ton arrivée ici, il n’a plus rien laissé transparaître, s’enfermant dans une sorte de mutisme qui en a découragé plus d’un.

Un lourd silence suivit cette déclaration. Depuis hier soir, j’aimais encore moins le fait que Jaeden en apprenne encore autant sur moi. Je ne savais comment j’allais me présenter devant lui sans savoir comment lui faire face. Je lui en voulais, tout autant que je n’en n’avais plus la force.

–              Quoi qu’il en soit. Je t’avais prévenu, Ilian n’est vraiment pas un cas facile, reprit le directeur. Il a toujours eu de multiples facettes, et s’est forgé une telle carapace qu’il est impossible de discerner le vrai du faux chez lui. Et tant que je ne parviendrai pas à le déterminer, nous ne saurons malheureusement jamais s’il a sa place ici.

Je n’aimais pas le ton que prenait la conversation, et encore moins qu’ils parlent ainsi de moi au passé.

–              Au fait, ajouta précipitamment le directeur, je devais te prévenir. Ton nouveau patient vient d’arriver. Tu devrais aller à l’accueil.

Jaeden  dut certainement acquiescer et à l’absence de dialogue je compris que les deux hommes se séparèrent, laissant le silence retomber dans le couloir encore vide. Ma poitrine se comprima douloureusement. C’était maintenant très clair : Jaeden avait abandonné mon cas. Alors que je tentais de me raisonner tout de suite en me disant que c’était le meilleur choix à faire, me sentant envahi de ce sentiment d’abandon que je me refusais à ressentir, ma main chercha inconsciemment la photo de nous deux sur la table de nuit, que je ne me souvenais pas avoir déposée ici.

Une dernière fois… Contempler son visage avant de retomber dans cette solitude…

Seulement, ma main toucha un livre qui n’était pas présent hier. Surpris, je tournai la tête vers celui-ci, pour trouver le livre que Jaeden avait acheté lors de notre sortie. J’avais raison, c’était bien à moi qu’il le destinait. Mais pourquoi me le donnait-il maintenant ? Mes mains tremblèrent lorsque je le saisis. Je ne comprenais plus rien, j’étais totalement perdu… A peine l’avais-je pris en main, qu’une feuille pliée en deux en glissa, tombant sur le sol. Le cœur battant et fébrile, je finis par m’abaisser pour la prendre. A peine l’avais-je ouverte que je reconnus instantanément l’écriture si particulière de Jaeden. A la fois angoissé et curieux, je m’assis sur mon lit, dos au mur, me refusant à ne pas lire cette lettre.

Je n’avais pas beaucoup de temps, mais assez pour la lire. Je savais qu’une infirmière n’allait pas tarder pour changer mon pansement et m’ordonner de recommencer à manger.
Prenant une profonde inspiration, ne parvenant à faire cesser ces tremblements, j’entamai enfin ma lecture.

Les premières lignes furent difficiles à encaisser. Lire qu’il ne m’avait pas trompé, continuant de nier, me donner envie de brûler ses mots et d’éloigner tout cela de moi à jamais. Pourtant, je décidai de poursuivre ma lecture, écoutant sa version des faits, ne réduisant pas à néant sa tentative d’explication. Je savais que je m’engageais sur un terrain glissant. Je ne sortirais pas indemne de cette lecture, tout comme Jaeden avait réagi après la lecture de mon cahier. Tel un automate, mes yeux défilaient sur les lignes, entrant pour la première fois dans la tête de Jaeden, apprenant plus qu’il ne m’avait jamais été permis. Je fus extrêmement surpris d’apprendre que Jaeden avait fait autant pour me rencontrer. J’avais toujours pensé que son histoire de m’avoir déjà remarqué en cours n’était qu’une technique pour mieux me draguer et m’attirer à lui.  Plus j’avançais dans ma lecture, et plus mon cœur se serrait d’une douleur qui m’était inconnue. Envahi peu à peu d’une profonde mélancolie, je pleurais sans trop savoir pour quoi, peut être d’usure et de fatigue…

Mon rythme cardiaque s’accéléra sensiblement lorsqu’il arriva au passage du bar. Plus je lisais et plus je comprenais… J’avais clamé que je l’aimais pendant toutes ces années, j’avais été incapable de le comprendre.

Je lisais trop lentement, tout défilait trop vite. Mon cerveau mettait trop de temps à comprendre. Tendu, meurtri, j’avais peur de comprendre. Comment décrire ce qui se déchira en moi lorsque mes yeux parcoururent ces quelques mots :

« Je ne t’aimais pas juste bien. Je t’aimais tout court. ».

Je n’y croyais pas, ou plutôt, j’étais trop perdu. Tout… Tout avait commencé par ce maudit baiser qui m’avait fait le détester et lui réaliser qu’il m’aimait. Pourquoi Ewen m’avait-il amené là ce soir là ? Pourquoi l’avais-je suivi ? Pire encore, Jaeden m’avait aimé, alors que je l’en avais cru incapable…
Je poursuivis très difficilement ma lecture. Mon cœur battait maintenant bien trop vite, comme s’il allait finir par imploser. J’avais de plus en plus peur de poursuivre cette lecture, d’apprendre ce qui allait suivre, pourtant j’aurais bien été incapable de cesser. Le moment de notre séparation, notre dernière confrontation, notre dernier baiser… Pourquoi ne lui avais-je pas laissé le temps de me parler, de m’expliquer ? L’aurais-je seulement cru à l’époque ?

Maintenant que je lisais, je réalisais avec horreur la situation dans laquelle je l’avais mis. J’avais été si violent… Moi qui avais tant de fois répété l’aimer.  Si seulement j’avais eu un peu plus confiance en lui, et surtout en moi. Mais je ne savais pas, j’avais été mis dans l’incertitude, situation trop précaire pour prendre de l’assurance, moi qui en avais déjà si peu à l’époque. Les larmes commencèrent à couler, de douleur de n’avoir pu voir la sienne.

Lorsque j’atteins le passage sur lui et Ewen et la visite qu’il m’avait cachée, une haine sourde reprit naissance en moi. Je croyais que l’avoir tué l’avait exorcisé et à cet instant c’était loin d’être le cas. Plus je lisais et plus je sentais une rancœur sourde contre l’homme que j’avais tué, mais qui m’avait entraîné avec lui dans sa chute. Tout… Tout était de sa faute, mais je ne pouvais en vouloir à un mort.

« Le soir où tout a basculé, je voulais te dire que je t’aimais… Le soir où j’ai couché avec lui, j’ai compris que plus jamais tu ne me reviendrais. Si tu étais resté, ce soir là… Tu l’aurais entendu partir. Et tu m’aurais entendu pleurer…

 

Ne dis jamais que je ne t’aimais pas… »

 

A qui en vouloir ? Contre qui pouvais-je maintenant reposer ma haine ? Cette colère et cette rancœur qui m’avaient fait tenir jusqu’à maintenant, qui m’avaient donné cette force qui maintenant m’était arrachée. N’était-ce pas pire maintenant de connaître la vérité ?

La lettre me tomba des mains. Lentement, je me laissai glisser en position allongée, pleurant tellement que je ne voyais plus rien. Mes yeux se fermèrent, comprenant que c’était fini… Quelque chose venait de s’éteindre en moi. J’abandonnai alors que je ne l’avais jamais réellement fait. J’avais gâché ma vie. J’avais tout perdu. Je n’avais plus rien. Je ne voulais plus rien.
Pleurer une dernière fois, avant de tout laisser, ne plus se forcer à ressentir, vivre en spectateur total, mourir un petit peu… Juste un instant, un dernier instant…

Seul, comme j’allais l’être maintenant totalement, me repliant sur moi, reforgeant cette carapace bien plus épaisse qu’elle ne l’avait jamais été, je quittai un instant ce monde pour me perdre dans un souvenir…

***

Cela faisait trois mois !! Presque trois mois que Jaeden et moi avions échangé notre premier baiser. Ce soir là, j’allais pouvoir passer la soirée avec lui, j’avais réussi avec beaucoup de ruse et d’insistance à obtenir la permission de dormir chez lui. Trop heureux, assis à côté de lui dans son petit appartement, je ne pouvais enlever ce sourire benêt de mon visage.

–              Qu’est ce qui t’arrive ? Me demanda Kain. Jaeden t’a enfin fait voir les étoiles ?

Le rouge me monta aux joues. Je n’aimais pas parler de ce genre de sujet, dérangé par le fait d’être toujours vierge et de la patience de Jaeden à ce sujet même s’il ne perdait pas une occasion de me dévorer des yeux et de laisser vagabonder ses mains.

–              Kain fous lui la paix, répliqua sèchement Jaeden. Tu n’as pas une fille à aller retrouver ?
–               Roh, c’est bon, souffla Kain en enfilant sa veste. Passez une bonne soirée.

Après lui avoir dit au revoir, Kain sortit, nous laissant tous les deux dans l’appartement. Il n’en fallut pas plus à Jaeden pour ravir mes lèvres d’un baiser qui me laissa fébrile. Plus le temps passait et plus nos baisers gagnaient en intensité et en sensualité.

Jaeden n’allait pas voir ses amis ce soir, et m’avait réservé toute la soirée. Après quelques autres échanges, nous finîmes nous aussi par mettre notre veste et par sortir avec comme première destination : le cinéma. Je trouvais que ce genre de sortie av ait tout d’une sortie de couple amoureux, comme dans les films romantiques, mais je me gardais bien de le dire, appréhendant la réaction de Jaeden. Il y avait une raison à toute cette soirée, le lendemain, vers midi, je partais pour deux semaines de vacances au ski avec ma famille, et autant dire que je n’en avais pas la moindre envie.

Alors que nous étions tous les deux installés confortablement dans nos fauteuils à attendre que le film  commence, il me demanda :

–               Au fait, ton cousin vient te chercher ou tu dors à l’appart ?
–               J’ai le droit de rester chez toi, bredouillai-je, le rouge tintant légèrement mes joues.
–               Parfait… dit-il avec un sourire que je ne parvenais pas à définir.

C’est alors que la lumière s’éteignit, et sa main vint se poser tout naturellement sur ma cuisse, en un geste si tendre qu’il me fit fondre. Alors que je pensais être au summum du bonheur, il déposa un furtif baiser sur le coin de ma lèvre qui me fit frissonner. Je remerciai l’obscurité qui cachait mes joues rougies, et posai ma main hésitante sur la sienne. C’est ainsi que nous regardâmes tous deux le film, ma main posée sur la sienne, ne souhaitant pour rien au monde qu’il ôte la sienne…

La suite de la soirée se passa merveilleusement bien. En trois mois, jamais je n’avais vu Jaeden aussi doux et attentif à mes besoins. Après le restaurant, je ne pouvais m’empêcher de le trouver romantique. Il tenait ma main d’une telle manière sur le chemin du retour, qu’il m’était impossible de le lui refuser, moi qui avais beaucoup de mal à m’afficher ainsi habituellement. Je me sentais étrangement bien, mais une petite boule dans mon ventre ne cessait de me rappeler que j’allais devoir le quitter pendant deux semaines qui me semblaient être des années.

Fatigué de la journée, nous rentrâmes directement. Jaeden me prêta de quoi prendre une douche, chose qu’il alla faire ensuite, me laissant prendre place dans son lit. Nous n’avions pas encore passé le cap, et ce soir je ne m’en sentais pas encore capable. Jamais Jaeden ne m’avait forcé, mais je savais qu’il en mourait d’envie. Pourtant j’étais  loin de me sentir à la hauteur et je ne pouvais me cacher que j’avais peur de ne pas le satisfaire en plus de craindre l’inconnu. Pour l’instant, comme ce que nous fîmes ce soir,  nous nous contentions de caresses et de baisers plus attisants les uns que les autres.

Alors que je me lovais contre lui, la tête posée sur sa poitrine savourant une dernière fois sa présence avant notre première séparation, je l’entendis me souffler en regardant sa chambre :

–              Ton bordel et tes bouquins vont me manquer…

Souriant face à cette manière détournée de dire que j’allais lui manquer, je laissai échapper sans trop me rendre compte, croyant ne pas parler à voix haute :

–              Je crois que je suis amoureux…

Jaeden se redressa un peu et s’écarta de moi, comme surpris :

–              De qui ? Me demanda-t-il.

Ne pouvant m’empêcher de rire, je répondis :
–              Mais de toi idiot !

Ca y était ! Je le lui avais enfin dit. Certes de manière détournée, mais je m’étais lancé. J’appréhendais sa réaction, lui restant là à me fixer comme un imbécile. Mon cœur battait extrêmement vite, lorsqu’il s’approcha de moi, passant sa main dans ma nuque, provoquant chez moi un violent frisson. Sans que je n’ai eu le temps de réagir, ses lèvres ravirent les miennes, un baiser qui ne me donna pas la moindre réponse, mais qui accueillit ma déclaration…Un baiser comme rarement il m’en offrait…

–              Ilian ! Je ne vais pas attendre éternellement.

En boule face au mur, je revenais difficilement à la réalité. L’infirmière désirait changer mon pansement et surtout m’envoyer manger quelque chose de consistant.

Retrouvant presque trop vite mon masque, oubliant ce rêve et ce qui m’y avait plongé, je m’assis sur le bord du lit, lui faisant face. Sèchement, elle attrapa mon bras, ne supportant certainement pas mon regard si peu humain posé sur elle. Dans un geste professionnel, mais dénué de douceur, elle soigna mon bras. Durant tout le long de ses soins, je ne bougeai pas d’un pouce, me contentant de la fixer. Ne semblant pas le supporter, elle choisit un angle d’attaque, comme sur la défensive :

–               Tu iras me faire le plaisir d’aller prendre un petit déjeuner copieux. Tu vas en tomber malade. Et puis ces crises que tu…

Je la laissai poursuivre, je ne l’écoutais plus. Une petite voix au fond de moi me rappelait que c’était cette même infirmière qui m’avait fait cette dernière piqure. Rien de professionnel dans ce qu’elle faisait. Elle nous regardait tous avec ce même regard tinté de peur et de pitié. Elle ne voyait en nous que des monstruosités qui n’avaient pas leur place en ce monde. Impassible, je la laissai s’égarer, déversant sa frustration sur moi dans un venin qui ne m’atteignit jamais. C’était fini. Je ne me laisserais plus prendre, cette fois-ci je m’étais coupé de ce monde pour de bon. Agacée mais soulagée d’un poids, elle finit par partir, me laissant me rendre dans le réfectoire.

Beaucoup posèrent le regard sur moi, d’autres n’avaient pas conscience du monde qui les entourait, d’autres étaient là tout simplement. Il suffit d’un regard à Melvin pour qu’il ne m’approche pas. Après avoir pris un plateau préparé par le personnel, j’allai m’asseoir à une table un peu en retrait. C’est à ce moment là que je le vis. Assis à une autre table, il mangeait avec un homme que je ne connaissais pas et qui ne pouvait être que son nouveau patient. Mon plateau faillit s’échapper de mes mains, mais je le rattrapai de justesse. Mon cœur se serra. Jaeden était décidément le seul homme capable de passer mon barrage. Il mangeait avec un patient, alors qu’il n’avait jamais pris la peine de le faire pour moi. Mon cœur se serra de nouveau en pensant qu’il n’était plus mon psychiatre. Lentement, je finis par m’asseoir.

Quittant mon regard de cette scène qui m’écœurait, je commençai à manger, alors même que je n’avais pas faim. Tentant de me remettre dans mon rôle, je me trouvai une raison pour avoir réagi ainsi. Je ne voulais plus chercher à attirer l’attention sur moi et manger serait déjà un bon début. Je voulais que tout redevienne comme cette dernière année, et que je retrouve ma solitude et mon masque. Bouchée après bouchée, je finis mon petit déjeuner et me levai quittant le réfectoire, mais sentant le regard de Jaeden me brûler la nuque…

La journée que je passai fut particulièrement maussade. Ne sortant de ma chambre que lorsque c’était obligatoire ou pour aller manger, je passai la journée à lire. J’avais perdu le goût de l’écriture ou du moins plus aucun mot ne s’imposait à mon esprit lorsque je posais mon stylo sur le papier. Le reste du temps, je regardais par la fenêtre, me perdant dans la contemplation du lac. C’est alors que je le vis. Il devait être assez tard, car le repas du soir était déjà passé et la nuit commençait à tomber. Jaeden rentrait chez lui, faisant le tour par le parc. Comment aurait pu se passer notre vie si je n’avais pas vu ce baiser, si je lui avais confiance, si Ewen ne m’avait pas trahi ? Je sursautai à cette pensée que je n’aurais jamais du avoir. Il ne fallait plus que je pense à tout cela. Irrité, je me levai et allai me coucher. Je voulais que cette journée prenne fin. Demain je l’attaquerais sur un meilleur pied. Ce n’était qu’une question de temps avant que plus rien de tout cela ne m’atteigne. Trop vite, je trouvai le sommeil, oubliant que celui-ci pouvait être parfois très hostile…

 

Changer de lycée en plein milieu d’année… C’était finalement une meilleure idée. Au moins, j’étais sûr de ne pas le croiser. Ewen m’avait aidé à me décider, tout comme il m’avait fait choisir de venir vivre avec lui. Mes parents semblaient ravis que je quitte la maison, et ce fut certainement ce qui m’aida à prendre ma décision.

Je me trouvais à la bibliothèque, tentant laborieusement de rattraper mon retard. Si je travaillais ici, j’avais mes raisons. Ewen n’y était pas. Je vivais un enfer chez lui, et je retardais chaque jour un peu plus mon retour. Un garçon de mon âge s’était assis en face de moi, et il me fixait depuis un certain temps. Pourtant je n’y prêtai pas attention. J’aurais pus le saisir comme corde de sortie, j’aurais pu chercher de l’aide, me dégager de ce piège mais c’était déjà trop tard. Je ne savais même plus pourquoi j’étais retourné chez lui le soir où Jaeden avait couché avec cet homme, sachant pertinemment ce que cela entrainerait. Maintenant, j’étais trop sali pour mériter quoi que ce soit. Nous n’étions plus que deux dans la salle, et il devait certainement être l’heure de partir, au vu de la documentaliste qui marchait vers nous en regardant sa montre. La mort dans l’âme, je me levai et rassemblai toutes mes affaires avant de mettre ma veste et de sortir. Après un « au revoir et bonne soirée » à peine audible, je marchai nerveusement jusqu’au portail du lycée, sentant son regard posé sur moi.

A peine l’eussè-je passé, que je vis Ewen assis sur un banc devant en train de m’attendre. M’apercevant, il se leva aussitôt, d’une démarche qui ne me laissait rien présager de bon. J’aurais pu me retourner, me réfugier derrière cet inconnu et réclamer son aide. Mais au lieu de cela, je fis encore un dernier pas vers lui et arrivé à sa hauteur, je courbai le dos et baissai les yeux.

               Ca fait plus d’une heure que je t’attends ! Tu crois que ça m’amuse de venir te chercher ?!

S’apercevant de la présence de l’autre derrière moi, il dit plus bas, d’une voix terriblement froide qui me glaçait le sang :

–              Et en plus tu traînes avec un autre !

Sans me laisser le temps de l’esquiver, il m’attrapa possessivement par la taille et m’attira à lui. Prenant agressivement possession de mes lèvres, il en força l’entrée, me volant un énième baiser non désiré. Pour moi, ce genre de gestes était pire qu’un viol, ou du moins, il n’y avait pas la moindre différence. J’aurais pu bouger, m’enfuir, le repousser, pourtant je me laissai totalement faire, comme à sa merci.

Lorsqu’il fut satisfait, il quitta mes lèvres et m’attrapa par le bras, me trainant à sa suite. La nuit serait longue et difficile, mais j’espérais qu’il soit aussi épuisé que je l’étais.

Je me réveillai en pleurant. Tremblant, je me roulai en boule, ne cessant de me répéter que cela finirait par passer. J’avais déjà réussi à l’oublier une fois, cela voulait dire que je pouvais très bien le refaire. Encore quelques rêves, quelques larmes et ce serait fini. Le temps m’aiderait à le faire passer.

Je finis par me rendormir, vivant encore et encore des souvenirs que je croyais enfouis et oubliés. Cette vie n’était plus alors cela finirait bien par cesser…

***

Le lendemain fut semblable à la dernière journée. Je ne vis cependant pas Jaeden, ni ne fis attention à son patient. Je mangeais et pourtant, je ne parvenais pas à retrouver assez de force pour retrouver un état stable. L’infirmière s’inquiétait mais tentait de ne pas me le faire savoir. Au milieu de l’après-midi, alors que je tentais d’écrire sur un cahier plus que des petits dessins qui ne ressemblaient à rien, une femme du personnel frappa à ma porte et entra après s’être présentée.

–              Le docteur Sadler vous attend depuis maintenant un bon quart d’heure.

Surpris, je tournai simplement la tête vers elle, avant de me lever et de partir à sa suite. Je ne comprenais plus rien. Pourquoi désirait-il me voir ? Pour m’annoncer de lui-même qu’il arrêtait de s’occuper de mon cas ? Il n’aurait jamais du prendre cette peine. Devant sa porte, je frappai, pénétrant dans la pièce avec un visage si fermé qu’il en sembla déstabilisé.

Avec lui, je ferais comme si rien ne s’était passé durant ces derniers jours. Mieux valait que tout redevienne comme avant. Le chemin que j’avais emprunté avec lui était trop dangereux. Oui c’était cela, j’allais retomber dans ce mutisme qui avait parfaitement marché pendant tout ce temps… Ce que j’avais fait avec lui n’était qu’une erreur. Mais une erreur bien douloureuse…

Sans un regard pour lui, je pris place en face de lui, m’asseyant sur ce fauteuil certainement pour la dernière fois.

–              Tu vas bien ? Me demanda-t-il presque soudainement.

Je ne répondis rien, le regard toujours fuyant. Je savais comment réagir s’il croisait le mien trop longtemps.  Ma non réponse fut accueillie par un soupir de sa part, un soupir qui ne m’atteignit pas. Depuis la lecture de sa lettre j’avais indéniablement changé et il faudrait qu’il s’y fasse. Je ne lui en voulais plus. Je n’avais plus aucune rancœur pour tenter d’interagir avec ce monde.  Malheureusement, il ne semblait pas vouloir me laisser en paix et il commença ses explications qui mèneraient à l’abandon de mon dossier…

–              Je sais que je t’ai fait souffrir… Des centaines de fois sûrement, mais aujourd’hui j’aimerais t’aider. Je sais qu’on ne peut pas tout reprendre à zéro. Tu ne peux pas oublier ce qu’il t’a fait, et je crois que moi non plus.

Ne comprenant pas vraiment où il voulait en venir, je me contentai d’écouter, les yeux baissés pour qu’il n’y lise rien. Non sans crainte, Jaeden poursuivit :

–              Mais je peux t’aider à aller de l’avant. Il faut juste que tu me parles… Que tu te confies à moi…

Je sentis le regard brûlant de Jaeden posé sur moi, tentant désespérément de capter le mien ou au moins de trouver un signe. Mais rien… J’étais totalement renfermé, du moins c’est ce dont je tentais de me persuader.

–              Tu sais, finit-il par reprendre, le directeur trouve que tu vas un peu mieux, et j’aimerais pouvoir l’affirmer… Je… Je n’arrive plus à lire en toi comme avant, je ne sais pas si tu vas  bien ou mal, je ne sais pas ce que tu veux… J’aimerais que tu me le dises…

Après un silence, il ajouta :

–              Et je sais qu’il te faudra du temps…

Un silence plus long cette fois, et plus lourd suivit ses dernières paroles. Je sentais Jaeden tenter désespérément de me faire réagir, mais rien n’y faisait. A vrai dire j’en étais moi-même incapable.

–              Ilian je… Tenta Jaeden sur un ton qui m’alerta peut être un peu trop vite.

Je levai les yeux vers lui, sa tête était baissée. Il n’y avait pas que moi qui allais mal. Je devais lui dire que je ne lui en voulais plus, que mon cœur battait encore pour lui, que je désirais plus que tout trouver refuge au creux de ses bras, mais comme lorsque j’aurais pu appeler quelqu’un à l’aide quatre ans auparavant, je n’étais plus capable de rien. Si bien qu’au moment où il releva la tête, je tournai une nouvelle fois le regard.

–              Tu sais, reprit-il, le directeur m’a confié un nouveau patient, car il trouvait que j’étais trop proche de toi. Je pense qu’il a raison, mais je m’en fiche, car s’il faut que je sois à nouveau proche de toi pour que tu ailles mieux, alors je le serai.

Il n’avait pas abandonné mon dossier. Il s’occupait encore de mon cas, alors même qu’il n’y avait plus rien à faire pour moi. Il gardait encore de l’espoir pour quelqu’un qui n’en avait plus du tout. Tentant de lui faire comprendre que sa tâche était vaine, j’ancrai enfin mon regard dans le sien, sans rien lui cacher. Le sien reflétait ce qu’il ressentait de manière tellement vive… Avait-il peur d’y découvrir ce que j’étais vraiment ? Plus d’étincelle dans mes yeux, simplement le vide qui reflétait l’état de mon âme. Je ne sus combien de temps nous restâmes ainsi, mais sans un mot, je finis par me lever. Lui tournant le dos, je sortis de la pièce. Une fois la porte refermée, je la laissai enfin couler, cette unique larme dont je ne voulais pour rien au monde lui infliger la vue. D’un bref revers de manche, je me rendis dans la petite bibliothèque et attrapai un livre au hasard. C’est ici que je passerais la fin de ma journée…

**

La fin d’après-midi et la soirée passèrent assez vite. Je me retrouvai dans mon lit, tentant de trouver le sommeil. Finissant par fermer mon livre, je me recroquevillai dans mon lit, remontant la couverture sur moi. Je n’avais toujours pas réussi à écrire un mot, et cela commençait à me manquer cruellement. Frustré, je fermai les yeux, craignant malgré moi où mon sommeil allait me mener.

Encore une journée de plus… Je m’étais décidé à sortir, aujourd’hui je n’avais pas cours, et Ewen était parti faire une course. Après m’être lavé et habillé, vêtu d’une simple veste, je me retrouvai à marcher dans la rue sans trop savoir où j’allais. L’air était assez doux, caressant mon visage sans être hostile. Je finis par m’arrêter, levant les yeux, je réalisai que j’étais tout proche de l’appartement de Jaeden.

Mon cœur se comprima, cela faisait un mois et demi maintenant, que nous étions séparés. D’un bref coup d’œil, je le cherchai malgré moi, avec le vain espoir de le revoir une fois encore. Il était assis sur un banc, semblant attendre quelqu’un. Je choisis de m’arrêter, dissimulant ma présence à ses yeux, n’ayant aucune envie de lui faire face. Il avait beaucoup changé, en si peu de temps. Sa barbe mal rasée le vieillissait, et ses cheveux assez mal coiffés lui donnaient un air différent. Mais rien de tout cela n’enlevait à sa beauté. Je ne savais pas ce qui me retenait… J’éprouvais encore une profonde rancœur à son égard, mais il était indéniable qu’il me manquait. Pourquoi ne courais-je pas à sa rencontre ? S’il y en avait bien un à qui je pouvais demander de l’aide et surtout à qui j’oserais parler, c’était bien lui.

Mais je ne fis aucun pas, restant dans ma cachette à l’observer à la dérobée. C’est alors qu’un homme légèrement plus vieux que lui approcha, et dès qu’il le vit, Jaeden se leva, me tournant presque le dos. A peine après l’avoir salué, l’homme lui tendit une chose trop petite pour que je la voie. Jaeden tenta de la saisir, mais l’autre homme, semblant vouloir se jouer de lui, leva soudain sa main en l’air, juste avant qu’il ne l’attrape. Cela ne sembla pas plaire à Jaeden, mais il entra tout de même dans le jeu. Ils chahutèrent pendant quelques minutes. Lassé, l’homme finit par le lui donner, puis l’attrapant soudainement, il l’attira à lui et l’embrassa presque instantanément.

Mon cœur se comprima si fort que je crus qu’il allait cesser de battre. Tournant immédiatement le dos à cette scène que je ne pourrais jamais plus supporter, je m’éloignai aussitôt d’un pas rapide. Les larmes coulaient de nouveau à cause de cet imbécile. Voilà à peine un mois et demi que nous nous étions séparés et il semblait être de nouveau avec quelqu’un. Qu’avais-je cru ? Qu’il vivait un enfer semblable au mien ? Bien trop vite, je me retrouvai devant chez Ewen. Je priai pour qu’il ne soit pas rentré, mais la porte ouverte me confirma que si.

A peine eusse-je passé la porte  qu’il se jeta sur moi, agressif et particulièrement énervé.

–              Où est ce que tu étais ! Cria-t-il.

Je ne répondis rien, soumis, baissant uniquement le regard, comme apeuré.

–              Ilian, je t’ai posé une question ! Tu étais où ?

Incapable de répondre que j’étais retourné une fois de plus devant chez Jaeden mais que cette fois-ci je l’avais vu, qui plus est avec un autre homme, je restai muet. Ne supportant pas mon silence, Ewen claqua la porte et me poussa violemment contre le mur. Ma tête heurta celui-ci un peu trop durement, m’assommant à moitié.

–              Putain ! Tu vas me répondre oui ?!! Tu es allé où ? Vociféra-t-il.

Collé très près de moi, il me dominait de toute sa hauteur, comme pour asseoir sa supériorité. Une vague de haine me submergea soudain, et avant qu’il n’ait le temps d’ajouter quoi que ce soit, je répondis à son agressivité par une phrase qui trahissait tout de même dans le ton mon manque d’assurance :

–              Je ne me faisais pas sauter par quelqu’un d’autre si c’est la question que tu te poses ! Je suis simplement allé…

Je n’eus pas le temps de finir ma seconde phrase. Son poing atterrit dans mon ventre si violemment, que je tombai sous le choc. N’ayant pas de force pour adoucir ma chute, ma tête heurta le sol. Tout devint trouble, heureusement, je sombrai dans l’inconscience, perdant la notion de la douleur des coups qui suivirent.

 

Je me réveillai le corps tout en sueur et tremblant. Ces souvenirs étaient bien trop difficiles à surmonter dans mon état. Me mettant en position assise, je repliai mes genoux contre ma poitrine, essayant malgré tout de ramener un semblant de calme en moi. Les doigts de ma main droite allèrent inconsciemment se planter dans ma plaie à travers le pansement. Je recherchais simplement une douleur physique pour faire taire celle qui s’emparait trop dangereusement de mon esprit. Tremblant, en larmes, le corps secoué de spasmes, je ne ressemblais vraiment plus à rien. J’avais trop peur de fermer de nouveau les yeux. Ces coups dans mon rêve, j’avais encore l’impression de les sentir. C’est alors qu’une voix que je ne connaissais que trop bien me sortit de mon état second.

–              Ilian ? Qu’est ce que tu…

Redressant la tête, je le vis, à deux doigts de poser sa main sur mon épaule, à genoux sur mon lit. Il ne m’en fallut pas plus. Il fallait qu’il me prenne dans ses bras, il fallait qu’il me rassure, que je comprenne que ce cauchemar n’était qu’un mauvais souvenir qui venait me hanter une fois de plus. Me jetant dans ses bras, je laissai aller mes pleurs le serrant fort comme jamais. L’instant de surprise passé, il passa ses deux bras autour de ma taille bien trop fine et s’asseyant sur le lit, il me prit convenablement dans ses bras. Sans un seul mot, caressant uniquement mon dos, il m’apaisa, m’apportant la douceur et la tendresse qui me firent peu à peu oublier ma détresse. Mes pleurs finirent par cesser après un temps indéterminable. Sa main caressait mes cheveux et ses lèvres déposèrent un simple baiser sur mon front. Ce fut le facteur déclenchant qui me fit ouvrir la bouche pour parler. Le seul mot qui s’échappa de mes lèvres fut un simple « pardon », à peine murmuré.

Sans s’écarter de moi, je sentis Jaeden se tendre, cessant un bref instant ses caresses.

–              Pardon pour quoi ? Finit-il par me demander.

M’écartant de lui, plongeant mon regard dans le sien sans pour autant rompre le contact physique avec lui, je répondis d’une seule traite, la voix tremblante d’émotion, le cœur serré :

–              De ne pas t’avoir écouté… Pardon de ne pas avoir ouvert les yeux, d’avoir abandonné, de ne pas m’être battu et surtout de ne pas avoir été à la hauteur de l’amour que je disais avoir pour toi.
–              Oh Ilian… Dit-il la voix brisée, m’attirant aussitôt contre lui pour ne pas que je voie les larmes dans ses yeux qui commençaient à couler à leur tour.
–              Rien n’est de ta faute… Poursuivit-il. Si les rôles avaient été inversés, je crois que j’aurais fait la même chose… Je crois qu’on est tous les deux tombé dans le piège d’Ewen…

A l’entente de son nom, je ne pus réprimer un frisson d’effroi. Ne tenant plus, je suppliai Jaeden après un silence, toujours lové au creux de ses bras, sentant son cœur battre fort :

–              Ne me pose plus de question Jaeden… Je ne veux plus parler de ce qui s’est passé il y a quatre ans… Je…

Ma voix mourut, incapable de dire plus sans que je me remette à pleurer.

–              Je te laisserai le temps qu’il faudra Ilian… Je ne te forcerai jamais… Mais j’aimerais qu’un jour, ajouta-t-il, tu te confies vraiment à moi. Lorsque tu te sentiras prêt, je serai là… Je ne te laisserai plus tomber Ilian… Je suis là…

Nous restâmes un très long moment ainsi. Pour rien au monde je ne voulais quitter l’espace protecteur de ses deux bras, seul lieu où je me sentais encore vivre. Lorsque Jaeden sentit que j’étais en train de m’assoupir, il murmura d’une voix douce en s’écartant légèrement de moi :

–              Tu devrais dormir Ilian… Tu en as vraiment besoin…

Alors qu’il me laissait dans le lit, et se levait, je le rattrapai vivement par le bras et lui demandai presque dans une supplique :

–              Reste…

Il ne lui en fallut pas plus pour comprendre. J’en avais vraiment besoin. Sans lui à mes côtés, jamais je ne pourrais fermer les yeux sereins.

–              D’accord, je reste ici, dit-il en esquissant un faible sourire.

Je m’écartai alors aussitôt, lui laissant une place dans le lit. C’était tout contre lui uniquement que je parviendrais à un semblant de paix. Alors que Jaeden allait refuser, je dis faiblement :

–              S’il te plait Jaeden…

Jaeden finit par accepter. S’allongeant sur les couvertures et moi dessous, je ne tardai pas à venir me coller tout contre lui, en manque de chaleur humaine et surtout de sa présence.

Après un temps, je l’entendis me demander :

–              Dis Ilian, si tu étais libre, tu souhaiterais être où à cet instant ?

Surpris de la question, je pris un léger instant de réflexion avant de répondre :

–              Dans le jardin de Joeffrey…

Jaeden tourna la tête vers moi, un petit sourire se dessinant sur ses lèvres. C’était le jardin où nous avions échangé notre premier baiser… Oui c’était ici que j’aurais voulu être, mais ce que je ne rajoutais pas, c’est que j’aurais voulu y être avec lui. Cela, il pouvait le lire dans mon regard… Tendrement, il déposa brièvement ses lèvres sur mon front. Il murmura simplement mon prénom, puis m’entourant de son bras, il ne lui fallut pas très longtemps avant de plonger dans un sommeil très lourd. Il devait être épuisé.

Me redressant légèrement, j’admirai son visage. Avec délicatesse, ma main vint caresser son visage, m’arrêtant sur ses lèvres avant de réaliser mon geste et de rougir violemment. L’encerclant de mes deux bras, j’enfouis ma tête contre lui et finis par fermer les yeux. Ma respiration se mit à ralentir, se callant sur celle de Jaeden. Si je tendais l’oreille, je pouvais entendre son cœur battre. Soupirant, je me laissai aller à cet instant de répit qui m’était offert.

Je dormis d’un sommeil étonnamment paisible, sans rêve ni cauchemar…

***

Le lendemain matin, je me réveillai avec cette impression de douce chaleur qui m’avait tant fait défaut pendant des années. Jamais je n’aurais cru me réveiller un jour aux côtés du seul homme qui m’avait jamais apporté ce bien être. Mes yeux papillonnèrent et eurent le plaisir de se poser sur le visage de Jaeden, dormant profondément comme à ses anciennes habitudes. Il était allongé sur le dos, toujours sur les couvertures. Je rougis aussitôt en constatant que j’étais sorti des couvertures et que je m’étais entièrement collé à lui, un bras autour de son cou et une jambe posée possessivement sur lui. Un sourire vint se dépeindre sur mes lèvres, cela faisait longtemps que je ne m’étais pas senti aussi bien après la nuit passée.  Je savais que ce sentiment semblable au bien-être me quitterait dès que Jaeden sortirait de cette chambre, et que ce vide qui était en apparence comblé, ressurgirait de plus belle. Mais je m’en moquais. Lovant ma tête contre son épaule, je décidai de profiter du peu de temps qu’il nous restait encore avant que le jour ne se lève. Bercé par sa respiration, engourdi par sa chaleur et me laissant de nouveau aller à fermer les yeux, je ne me rendis même pas compte que je m’endormis de nouveau…

***

Mon second réveil se fit seul. Seulement, je ne le pris pas mal, bien que j’aurais aimé pouvoir lui dire au revoir. Il avait du partir ainsi sans vouloir me réveiller. La couverture avait était soigneusement rabattue sur moi, et j’avais l’impression d’avoir vécu un rêve, un rêve bien trop doux et vif à la fois pour en être un. De nouveau ce vide en moi, et cette journée qui me paraissait déjà très longue et très monotone. Mon masque retrouva sa place au moment où je m’asseyais sur mon lit alors que l’infirmière arrivait. Encore une fois elle me soigna sans douceur, déversant son venin comme si elle en avait un trop plein et qu’elle voyait en moi un déversoir utile. La seule chose que je pus remarquer, c’est qu’elle évitait consciencieusement mon regard. Ne reflétait-il rien ? Etait-il aussi abandonné et inhumain que cela ?

Une fois qu’elle eut fini, je me rendis au réfectoire, alors que l’infirmière me rappelait une dernière fois que je devais me nourrir. Arrivé dans cette grande sale, mes yeux tombèrent immédiatement sur Jaeden un plateau à la main. C’était bien un des seuls psychiatres qui venait manger avec les fous. Jamais il ne l’avait fait avec moi… Je tentai de me raisonner mais en vain. Attrapant un plateau, je pris raisonnablement à manger puis après un rapide tour d’horizon, je le vis, là dans un coin, la tête baissée : Melvin… Je ne pouvais pas lui en vouloir plus longtemps. Lui laisser lire le premier livre avait déjà été une erreur, j’avais ma part de responsabilité. Je ne comptais pas lui parler, juste m’asseoir à ses côtés, et profiter de ce compagnon de solitude.

–              Ilian ? Me demanda Melvin surpris en me voyant m’installer.

Ne m’entendant rien lui répondre, il ne tarda pas à ajouter :

–              Si tu m’en veux encore pour ce qu’il s’est passé avec le docteur Sadler je…
–              C’est bon Melvin, répondis-je d’une voix impersonnelle qui sembla l’inquiéter.
–              Ilian ? Quelque chose ne va pas, je te trouve étrange.
–              Je suis juste fatigué Melvin.

Si Melvin avait tourné la tête, il aurait pu voir la deuxième raison de mon état : Jaeden déjeunait avec son nouveau patient et la jalousie m’envahissait. Nous poursuivîmes notre repas en silence, jusqu’à ce que je finisse par lui demander :

–              Dis Melvin, tu sais qui est ce nouveau, en train de manger avec le docteur Sadler ? Tu sais ce qu’il a fait  et pourquoi il est là ?
–              J’ai entendu dire qu’il était atteint du trouble de Borderline. Je crois qu’il s’agit d’un problème d’humeur changeante. Il aurait tué sa petite amie avec qui il était depuis deux ans.

J’étais toujours étonné de la capacité de Melvin à toujours fouiner et avoir des réponses sur tout. Mais j’avais une réponse qui m’avait rassuré. Ce jeune homme n’était pas homosexuel. Cependant, cela n’empêchait en rien ma jalousie à son sujet. Nous finîmes de manger en silence, puis alors que je me levais pour regagner ma chambre, j’entendis Melvin me demander :

–              Ilian… Je… Je peux venir avec toi ?

Son regard était tellement suppliant que je ne pus lui dire non. Sa compagnie ne m’avait jamais dérangé après tout…

C’est ainsi qu’il me suivit jusqu’à ma chambre avec un grand sourire illuminant son visage. A peine fûmes-nous entrés dans la chambre que Melvin prit place sur mon lit attrapant un de mes livres, tandis que je prenais place au bureau, comme si rien ne s’était passé, reprenant nos vielles habitudes. Ouvrant un cahier, je pris mon stylo, sachant d’avance que l’inspiration n’était pas encore revenue. Mais rien ne coûtait d’essayer… Je posai tout de même mon stylo sur le papier, mais rien ne vint tacher la feuille blanche. Non, aucun mot ne venait à mon esprit, j’avais perdu ce qui me permettait d’écrire…

Agacé, je fermai mon cahier, à peine l’avais-je ouvert. Ecrire avait été mon seul moyen d’expression durant ces années, ne plus pouvoir le faire était assez difficile à supporter et surtout à surmonter. Perdu dans mes pensées, je ne fis pas attention à Melvin, comme s’il n’était pas là. Prenant ma tête entre mes mains, mes coudes posés sur la table, je tentai de calmer ce vertige qui était en train de me saisir. C’est alors qu’il me sembla l’entendre renifler, comme s’il pleurait. Inquiet, je me redressai, avant de me tourner vers lui.

–              Melvin ? Demandai-je inquiet en le voyant en larmes.

Ne recevant aucune réponse, je me levai et m’assis sur le lit, comme l’aurait fait Jaeden pour moi.

–              Melvin… Soufflai-je, dissimulant assez mal mon inquiétude. Qu’est ce que…

Je n’eus pas le temps de répondre que Melvin me coupa, la voix entrecoupée de sanglots, ancrant son regard inondé dans le mien :

–              Je suis désolé Ilian… Sincèrement désolé d’avoir lu ton cahier et réagi ainsi… Mais avoir appris ce qu’on t’avait fait subir… Le lire de tes mots… Je… Je sais parfaitement ce que tu as vécu… Je…
–              Non, tu ne sais pas, répliquai-je assez froid, n’ayant jamais abordé oralement ce que j’avais vécu.

Je devenais de plus en plus mal à l’aise et j’eus un mouvement de recul.

–              Si !!! S’écria-t-il, avant d’ajouter bien plus bas :
–              J’ai… J’ai vécu… On m’a fait subir la même chose… Finit-il la voix enrouée et le regard fuyant.
–              Oh… Melvin, Soufflai-je, le cœur serré.

Je n’eus pas le temps d’esquisser un geste vers lui, qu’il se jeta dans mes bras en pleurant bruyamment.
Ne pouvant rester sourd à sa détresse, je l’enlaçai, trouvant cette étreinte bien trop étrange. Il fallut très longtemps à Melvin pour cesser de pleurer, restant ensuite silencieux dans mes bras. Le regard perdu dans le vide, un mouvement attira alors mon attention. La porte venait de s’ouvrir, laissant apparaître Jaeden, me fixant avec effroi. Nos regards se croisèrent un court instant,  ne repoussant que trop tard Melvin. Jaeden avait déjà fermé la porte et s’en était allé. Melvin ne comprenant pas mon soudain rejet, m’envoya un regard plein d’interrogation. Souhaitant les faire taire au plus vite, tout comme mon cœur qui battait à toute vitesse, mêlant mille sentiments divergents, je répondis à Melvin brièvement que je ne supportais pas lorsqu’on me touchait.

Puis j’ajoutai après un  temps indescriptible :

–              Désolé Melvin, j’ai besoin d’être seul.

Peiné, et baissant les yeux, Melvin se leva et prit la direction de la sortie, sans un mot. Une fois qu’il fut dehors, je me levai à mon tour, sortant quelques minutes après Melvin. Prenant la direction de son bureau, je croisai une infirmière dans les couloirs et lui demandai, tandis qu’elle ne cachait pas son étonnement du fait que je m’adresse à elle :

–              J’aimerais voir le Docteur Sadler…
–              Je suis désolée, il vient de partir, il m’a dit être de retour vers 17 heures…

Sans lui répondre quoi que ce soit, ni même la remercier, je lui tournai le dos, prenant la direction de la bibliothèque. Il n’y avait qu’en lisant que je parviendrais à faire passer un temps aussi long…

***

Il était assez tard. J’avais fini de manger et pas l’ombre d’un Jaeden. Je ne l’avais pas croisé dans les couloirs et n’avais  pas osé demander une nouvelle fois s’il était là. J’étais dans ma chambre, assis sur mon lit, me refusant à aller dormir. Est-ce que Jaeden reviendrait ce soir ? Et même s’il comptait le faire, viendrait-il après ce qu’il avait cru avoir vu ?

J’avais plus que tout besoin de lui et je savais que je trouverais un sommeil paisible uniquement en sa présence. Si je pouvais tenir chaque jour, levant la tête, c’était uniquement grâce à sa présence maintenant, et cela, je l’avais compris hier soir. Alors que je commençais à sérieusement broyer des idées sombres, quelques coups discrets furent frappés à ma porte. Elle s’ouvrit peut de temps après sur Jaeden. Mon rythme cardiaque s’accéléra à une allure folle. Il était venu ! Mais qu’allait-il se passer… ?

Il fit quelques pas, semblant assez froid et distant. Il portait son sac d’ordinateur portable en bandoulière. Sans un regard pour moi, il referma la porte, et s’installa à même le sol. Une fois assis et adossé au mur, il sortit son ordinateur et un DVD.

Sans une seule attention envers moi, il mit en route son film et commença à le regarder. Ne supportant pas d’être nié de la sorte, je me levai et allai prendre place près de lui. Je restai à une distance respectable, espérant que Jaeden allait l’amoindrir, mais il n’en fit rien. Se contentant de regarder son film, il continua à m’ignorer. Blessé, je ne laissai cependant rien paraître, et n’entrant pas dans son jeu, je regardai le film avec lui. Pris assez rapidement par l’intrigue du film, je tentai de cesser de me poser des questions à son sujet et à cacher ma peine d’être ainsi rejeté et négligé.

Une fois le film terminé, le générique déroulant sur l’écran, je tournai la tête vers lui dans l’espoir qu’il cesse enfin son petit manège. Seulement, il se contenta de fermer son ordinateur, de le ranger, et de se lever sans un mot. Surpris et indigné, je me levai à mon tour et l’interpellai en l’appelant par son nom.

–              Bonne soirée Ilian, dit-il alors qu’il était au niveau de la porte.
–              Non reste ! M’écriai-je presque en le rattrapant par la main.

Se tournant vers moi, un air agacé sur le visage, il déclara sèchement :

–              Tu n’as qu’à appeler Melvin si tu te sens seul !

Jaeden n’avait décidément pas changé. Sa jalousie prenait toujours des proportions démesurées. Si seulement j’y avais été plus sensible à l’époque. Souhaitant faire taire au plus vite ses craintes, je l’attirai à moi, me trouvant une assurance étonnante. Sans qu’il ait le temps de réagir, mes lèvres étaient déjà sur les siennes et mes bras autour de son corps. Il n’en fallut pas plus à Jaeden qui ne resta pas un instant de plus inactif. Une de ses mains vint se perdre dans ma nuque, tandis que l’autre glissait dans le bas de mon dos, désirant m’attirer plus près. Sa langue vint quémander l’entrée de ma bouche, chose que je lui accordai sur le champ.

Un frisson violent me saisit lorsqu’il pénétra dans ma bouche, mêlant sa langue à la mienne. Rares étaient les fois où nous avions échangé un baiser  aussi pressant et brûlant.  Toujours plus prêt, toujours plus fusionnel, Jaeden me plaqua dos au mur, sans un seul instant mettre fin au baiser ou en diminuer l’intensité. Perdu dans ce baiser qui désirait sans cesse plus qu’il ne possédait déjà, la main de Jaeden glissa sur mes fesses en un geste à la fois possessif et terriblement sensuel. Jamais je n’avais vécu quelque chose d’aussi torride et pourtant un autre sentiment vint gâcher tout cela, lorsque sa main tenta de se glisser sous mon pantalon de pyjama : la peur.

Mon corps se contracta, mais je tentai de me contrôler. Je savais que Jaeden ne me ferait jamais de mal, mais pour l’instant le souvenir d’Ewen était trop proche. Crispant mes mains dans son dos d’une toute autre manière, je retins mes larmes bien trop tard. Très peu de temps après, un goût salé vint se mêler à notre échange. S’en apercevant, Jaeden cessa directement toute action, s’éloignant légèrement de moi, profondément inquiet. Constatant mon état, alors que les larmes noyaient mes yeux fuyant toute rencontre, il souffla d’une voix douce et anxieuse :

–              Je suis désolé Ilian, je me suis laissé emporter et…
–              C’est moi qui suis désolé Jaeden… Dis-je la voix brisée avant d’aller chercher refuge dans le creux de ses bras.

Avoir peur de celui que j’aimais… Même un bref instant, c’était pour moi quelque chose d’atroce.

Murmurant d’une voix douce à mon oreille, Jaeden me reprit :

–              Ne dis pas n’importe quoi… Après ce que tu as vécu… Je… J’ai…

Sa voix mourut dans un silence. Plus aucun mot n’avait sa place. Juste lui et moi… La chaleur rassurante et protectrice de ses bras… L’homme blessé et l’homme impuissant face à la souffrance de celui-ci…

Je ne voulais pas qu’il se sente coupable,  aussi, je le serrai encore plus fort.
Nous restâmes ainsi un long moment, debout, l’un contre l’autre, dans une simple étreinte. Lorsque je sentis un peu de force et d’assurance renaître en moi, tentant de détendre l’atmosphère,  je déclarai à voix basse, non sans sentir le rouge me monter aux joues :

–              Moi aussi je suis jaloux…
–              De quoi ? Me demanda Jaeden intrigué.

Restant le visage enfoui dans son cou, je répondis faiblement :

–              Tu n’as jamais pris un repas avec moi ici…
–              Oh… Souffla Jaeden semblant comprendre.

S’éloignant légèrement de moi, il redressa mon visage en passant un doigt sous mon menton, me faisant frissonner. Un sourire illuminait son visage, et sans plus attendre, il déposa ses lèvres sur les miennes en un chaste baiser qui me fit un bien fou.

Puis me serrant ensuite une dernière fois dans ses bras, il ajouta :

–              Demain je mangerai avec toi…

S’écartant de moi, il me fixa amusé, tandis que le rouge me montait aux joues.
Nous restâmes un instant ainsi, les yeux dans les yeux, perdus dans le regard de l’autre. Puis, après un temps, je demandai à Jaeden, hésitant :

–              Tu… Tu peux rester cette nuit ?
–              Ilian, me répliqua Jaeden gêné. Ce n’est pas une bonne idée… Une fois de temps en temps, mais c’est vraiment trop risqué. Il ne faut pas que cela devienne une habitude.

Le voyant se perde dans ses excuses, je laissai échapper ma pensée tout haut :

–              Si j’avais une cigarette, je m’en serais servi pour t’obliger à rester !
–              Ilian… Souffla Jaeden amusé.

Reprenant mon sérieux, plantant mon regard dans le sien, je finis par dire :

–              S’il te plait Jaeden… Je ne te le demanderais pas si je n’en avais pas besoin… Ajoutai-je, hésitant et honteux.

Jaeden ne put alors plus refuser. Le tenant par le bras, je l’attirai avec moi jusqu’au lit. Là, je me glissai sous les couvertures, consentant à le lâcher. Ne lui laissant pas le temps de s’allonger sur la couverture, je la relevai me callant contre le mur pour le laisser prendre place.

–              Ilian… Me dit-il l’air faussement réprobateur. Tu exagères.

Lui offrant un sourire faussement innocent, je ne changeai cependant rien à ma position.
N’ayant pas la force de me résister, il céda. Je me retrouvai bien rapidement dans ses bras, rabattant la couverture sur nos deux corps. Le visage callé dans son cou, j’inspirai son odeur à plein poumon comme pour reprendre des forces. Bien vite, le sommeil vint frapper à ma porte, et je le laissai m’envahir, un sourire accroché à mes lèvres, la main de Jaeden caressant lentement mon dos comme pour m’apaiser. Une fois de plus, je m’endormis avec cette impression d’être moins seul.

 

***

 

Nous étions au milieu de la matinée lorsque je quittai ma chambre pour me rendre dans le bureau de Jaeden. Je ne m’étais pas réveillé avec Jaeden, qui prenait soin de s’éclipser lorsqu’il était encore temps. Il était venu s’asseoir à mes côtés pour déjeuner. Même si nous avions déjeuné en silence, sa simple présence m’apaisait grandement. Il était ensuite retourné dans son bureau en me rappelant que nous avions notre rendez-vous dans une petite heure. Je regagnai ma chambre et après un passage dans les douches avec l’infirmière qui m’avait dit de repasser lorsque je serais propre pour changer mon pansement, je me rendis jusqu’à son bureau. Arrivé devant la porte, j’hésitai à frapper. Je savais que ces entrevues ne seraient certainement pas pareilles que lorsque nous nous voyions le soir. C’était peut être le seul moment où nous jouions hypocritement le rôle du psychiatre et du patient. C’est alors que j’entendis la voix du directeur. Vérifiant qu’il n’y avait personne dans le couloir, je tendis ensuite l’oreille pour écouter de quoi il était question.

–              Ce que je veux dire Jaeden, c’est qu’après tout ce qu’il s’est passé, il faut que tu prennes tes distances. Devenir aussi proche de son patient est une mauvaise chose, et surtout d’Ilian !

Mon cœur se serra, mais ce ne fut pas pour cela que je cessai d’écouter.

–              Mais, je…Tenta de répliquer Jaeden avant que le directeur le coupe en reprenant la parole.
–              Vos rendez-vous suffisent amplement. Tu n’as pas besoin d’aller manger avec lui.
–              Je ne savais pas qu’il était interdit de manger avec ses patients ! Rétorqua Jaeden assez insolemment.
–              Ne joue pas avec moi Jaeden. Tu sais bien que je suis de ton côté, je suis juste en train de protéger ta carrière. J’ai ce mauvais pressentiment que tu es en train de glisser sur la mauvaise pente.

Le pire était de savoir que le directeur avait parfaitement raison. A l’instant même où il avait saisi mon dossier, il avait fait une grave erreur consciente ou inconsciente. Jamais il n’aurait du traiter mon cas, et aller aussi loin. Mais c’était maintenant trop tard et j’étais loin de vouloir m’en plaindre. Ne supportant plus que Jaeden soit ainsi attaqué, je frappai à la porte, trahissant ma présence.

–              Entrez ! Fit le directeur d’une voix énervée.

Retrouvant très vite mon visage froid et impersonnel, je rentrai, sans poser les yeux sur aucun des deux et allai m’asseoir sur le siège en face de Jaeden, attendant que notre rendez-vous commence, faisant par là comprendre au directeur qu’il n’avait plus rien à faire ici. Le directeur partit sans un mot, en fermant la porte. Jaeden qui était debout posa son regard sur moi, tentant de déceler quelque chose, mais il fit face à un mur. Je crois que ce fut à cet instant qu’il comprit que je ne serais certainement pas pareil que le soir lorsque j’étais avec lui. De toute façon, c’était au dessus de mes forces… Il finit par s’asseoir, puis prit mon dossier dans le tiroir, et commença à dire après un léger toussotement :

–              Comment te sens-tu aujourd’hui Ilian ?

Je me sentais mal à l’aise, même si je le cachais. Je n’aimais pas cette manière de s’adresser à moi, et la distance que cela instaurait entre nous.

–              Je… Commençai-je par dire alors que ma voix mourait déjà dans un silence.

Je n’aurais même pas su répondre à sa question, cela faisait longtemps que je ne me la posais plus. Semblant se rendre compte que je ne lui apporterais pas de réponse, il se reprit et finit par dire :

–              Bien, aujourd’hui, j’aimerais parler un peu de tes écrits.

Plantant soudainement mon regard  vide dans le sien, je ne pus m’empêcher de me tendre dans l’attente de la suite.

–              Depuis combien de temps est-ce que tu écris ? Me demanda-t-il.

Soulagé par cette question, je répondis assez brièvement :

–              Depuis que je suis arrivé ici…
–              Pourquoi est ce que tu écris ? M’interrogea-t-il.

Je n’aimais pas vraiment le ton que prenait notre entrevue. Le directeur semblait l’avoir remis à sa place. Mon cœur s’emballa à l’idée que peut être il ne viendrait plus le soir en plus de l’absence de nos repas.  De plus, il aurait pu m’interroger sur des milliers de sujets, pourquoi prenait-il le plus sensible ? Que voulait-il que je réponde à sa question ? Que c’était la seule façon pour moi de penser à autre chose qu’à tous les abus qu’Ewen m’avait fait subir et à l’enfer dont il avait teinté ma vie? Agacé et souffrant, je répondis sans montrer ma détresse :

–              A ton avis ?

Surpris, Jaeden ne répondit rien. Il sembla ensuite réfléchir à une réponse, puis après un silence, il finit par répondre :

–              Je… Je vois ça comme une sorte d’évasion pour toi…Tu crées des histoires pour sortir un peu de ton esprit…

C’était si joliment dit. Il n’avait pas totalement tort, mais dit comme cela, cela faisait penser à une théorie d’école. Cependant, je ne pouvais nier son effort…

–              Ilian… dit-il en changeant de ton. Est-ce que je peux… Est-ce que je peux lire tes cahiers ?

Ne m’attendant pas à cette question, mais connaissant parfaitement la réponse, je m’empressai de répondre :

–              Non !

Je ne voulais pas qu’il lise. Je ne voulais pas qu’il se sente encore une fois mal comme il l’avait été à la lecture de mon journal. Cette fois-ci, ce n’était pas pour moi que je le refusais, c’était pour lui, mais je n’allais certainement pas lui dire.

–              Voyons Ilian, rétorqua Jaeden en cachant mal sa colère. Ce n’est pas grand-chose, tu pourrais…
N’en supportant pas d’avantage, je répondis assez froidement, mais une lueur de détresse éclairant un instant mes yeux :
–              Non Jaeden ! Tu m’as promis de ne pas me poser de questions sur ce qui s’était passé et ces cahiers en font partie !
–              Je ne t’ai jamais promis que je ne chercherais pas à t’aider !

Je ne répondis rien. Jaeden se détourna et, tournant sur sa chaise, il regarda pas la fenêtre, boudeur. Il avait déjà eut beaucoup de moi. Je ne pouvais pas accélérer la cadence, il fallait qu’il y aille doucement.  Mes écrits n’étaient pas faits pour être lus par lui. Il avait déjà assez souffert par ma faute et je ne voulais pas l’entraîner dans la noirceur de mon être. Je souris tout de même malgré moi, voyant sa colère qu’il réprimait avec difficulté et la frustration qu’il avait du mal à évacuer. Combien j’aurais donné pour aller m’asseoir sur ses genoux et lui faire oublier d’un simple baiser, un instant tous nos problèmes. Sans se détourner de la fenêtre, Jaeden prit de nouveau la parole et d’une voix assez grave, il me confia :

–              Tu sais Ilian, quand j’ai écrit la lettre, je me suis senti soulagé d’un poids énorme. Tu n’as pas idée du bien que cela m’a fait.

Jaeden tourna sa tête vers moi, plongeant ses yeux dans les miens, attentif à ce qu’il était en train de me dire.

–              Quand j’ai su que tu l’avais lue, poursuivit-il, je ne me suis jamais senti aussi heureux.

A la pensée de cette lettre, mon estomac se tordit. Il laissa passer un temps, puis il enchaîna :

–              Même si c’est dur Ilian, il faut que tu trouves une chose à laquelle t’accrocher. Tu dois passer au dessus pour pouvoir avancer et acquérir ce quelque chose…

Le seul que je voulais, la seule chose qui me tenait encore en vie et qui aidait à faire battre mon cœur chaque jour : c’était celui qui se tenait en face de moi. Mais une ombre faisant partie de moi paralysait une bonne partie de mon être. Ce qu’Ewen m’avait fait subir… D’une voix faible, je baissai les yeux et je soufflai :
–              Je ne suis pas prêt à oublier…

Non, j’étais loin de pouvoir oublier Ewen et ce que j’avais subit par sa faute. Et j’étais encore loin d’oublier le meurtre qu’il m’avait poussé à commettre. La tête toujours baissée, j’entendis Jaeden me répondre :

–              J’attendrai le temps qu’il faudra Ilian.

Je saisis parfaitement le double sens de sa phrase. Alors que j’allais redresser la tête, le téléphone se mit à sonner. Jaeden sursauta et appuya rapidement sur une touche. Il dut certainement se tromper car le haut parleur s’enclencha et la secrétaire déclara d’une voix fluette :

–              Docteur Sadler, Hugo souhaiterait vous parler.

Mon cœur loupa un battement dans ma poitrine avant de s’élancer à un rythme endiablé. Mes sourcils se froncèrent et ce que j’avais ouvert à Jaeden se referma aussitôt, me cachant de nouveau, non sans quelques blessures plus profondes. Je me sentais trahi, une fois de plus, alors que j’étais en train de lui offrir une confiance aveugle.

Jaeden raccrocha presque aussitôt et déclara comme pris en faute :

–              Ce n’est pas ce que tu crois ! Ce n’était pas prévu, je te jure je ne sais pas pourquoi il est là !

Un regard noir de ma part suffit à le faire taire. Froidement, je me levai, soufflant que l’entretien était fini, avant de me lever et de quitter la pièce. N’étais-je pas entrain de raccrocher à une chose qui pouvait me faire chuter encore plus vite… ?

 

***

 

La journée fut à la fois très longue et bien trop courte. Melvin m’avait collé une bonne partie de la journée, mais avait fini par se calmer, me trouvant fortement désagréable. Je fis tout pour ne pas le recroiser alors que j’attendais le soir avec impatience. Tant de sentiments contraires se bousculaient en moi. Je voulais qu’il vienne, même si je lui en voulais terriblement. Etait-ce la jalousie qui de nouveau me rongeait ? Ou la peur de le perdre alors que rien n’était encore acquis ? Mon cœur battait toujours pour lui, bien plus qu’il ne le croyait, et les circonstances faisaient que je n’avais que lui… Je n’avais toujours pas retrouvé mon inspiration, et j’étais là assis sur mes couvertures, un livre ouvert sur mes genoux, et mes yeux refusant de se poser dessus plus de deux minutes.

C’est alors que la porte de ma chambre s’entrouvrit, laissant apparaître Jaeden avec un gros sachet en papier de Mac Donald dans les mains.
Levant la tête vers lui, je me détournai bientôt, faisant semblant de lire, alors qu’il installait le tout en silence sur mon bureau. Lui jetant quelques regards en biais, je vis qu’il avait pris bien plus qu’il ne serait capable de manger tout seul. Pourtant, il ne me proposa rien. Il se contenta de s’asseoir à mon bureau et de commencer à manger après s’être fait de la place.

–              Tu n’as pas faim ? Me demanda soudain Jaeden, sur un ton amusé.

L’odeur envahissait ma chambre, et n’ayant presque pas touché à mon plat ce soir il était indéniable que j’avais faim. Mon estomac me trahit d’ailleurs, lorsqu’un gros gargouillement arriva pile au bon moment, lui servant de réponse.

Seulement, je n’allais certainement pas me lever ou aller le rejoindre. Je n’avais toujours pas digéré le coup de téléphone de Jaeden, ayant du mal à faire confiance à ce qu’il m’avait dit. Semblant le comprendre, Jaeden se leva et vint s’asseoir à côté de moi sur le lit. Prenant une profonde inspiration, il m’avoua :

–              Hugo m’a invité au restaurant ce soir… Mais j’ai refusé.

Je le regardai, suspicieux, ne sachant comment réagir, jusqu’à ce qu’il ajoute, un sourire étirant ses lèvres :

–              Parce que j’avais quelque chose de mieux à faire.

Ne tenant plus, touché par ses mots, je passai mes deux bras autour de son cou et l’embrassai non sans un soupçon de timidité. Jaeden répondit à mon baiser sans la moindre hésitation, m’enlaçant tendrement, il m’attira à lui. Je réalisai qu’au fond de moi, j’avais peur… Hugo était libre, contrairement à moi. J’étais loin de pouvoir lui offrir ce qu’Hugo pouvait lui donner. De plus, je savais que Jaeden aimait cet homme. Perdu, je l’embrassai, devenant de plus en plus entreprenant, sentant cette peur sourde en moi monter : cette peur de le perdre. Alors qu’il était assis dos au mur, sans quitter ses lèvres, je passai une jambe de chaque côté des siennes, m’asseyant sur lui et le collant plus que nécessaire.

Jaeden ne refusait rien, sûrement agréablement surpris par une telle attitude de ma part. Ses mains finirent par s’insinuer sous mon t-shirt, caressant ma peau, approfondissant le baiser. Si je pouvais ignorer un court instant une autre forme de peur, brisé et abîmé par les années passées, celle-ci revint au galop lorsqu’il nous allongea sur le lit, comme pour être plus à l’aise. Légèrement au dessus de lui, je quittai ses lèvres un instant pour effleurer son visage de mes mains. Je n’avais que cela pour le retenir, et pourtant c’était une chose qui me demandait bien trop. Alors que je sentais les larmes me monter aux yeux, je les fermai et abaissai ma tête pour de nouveau l’embrasser, tentant de lui cacher mon état.  Mes mains tremblantes passèrent sous son t-shirt, réimprimant dans ma mémoire chaque parcelle de sa peau. Mon cœur battait bien trop vite, et ce n’était pas du au désir qui montait en moi. Jaeden aussi me touchait d’une manière impudique mais terriblement sensuelle. Malgré moi, j’y restais cependant sourd, me forçant à poursuivre, prêt à tout pour le garder. Voulant raccourcir au plus vite ce calvaire, je glissai ma main vers son pantalon, retenant avec beaucoup de difficultés un sanglot bruyant.
Soudain, Jaeden m’arrêta, comme s’il prenait conscience de mon état. Le regard fuyant, les larmes redoublèrent alors que j’étais immobile.

–              Ce n’est pas là peine Ilian…

Après un temps, il ajouta, comprenant la raison de mes agissements :

–              Il est hors de question que je recommence avec Hugo.

Alors que je m’écartais de lui, plus qu’honteux, Jaeden me redressa délicatement le visage en passant sa main sous mon menton afin que nos regards se croisent pour ce qu’il allait me dire par la suite :

–              Dans toute ma vie, j’ai été amoureux de deux personnes, et si je me remets avec la première, ce n’est pas pour tout gâcher…

Tendrement, il me prit dans ses bras, me laissant enfouir la tête dans son cou, pendant que je pleurais silencieusement. Il ne savait pas combien ses mots me touchaient. Après un bon moment passé ainsi, Jaeden finit par s’écarter de moi et me proposa de manger avant que le repas ne refroidisse vraiment. Silencieusement, nous mangeâmes, échangeant de temps en temps quelques regards. Plus le temps passait et plus une question me brûlait la gorge. Ne pensant d’habitude qu’à moi depuis quatre ans, je me rendais compte que je m’inquiétais pour lui. Après avoir fini de manger, Jaeden rangea tout en nettoyant soigneusement toute trace de son passage.  Assis sur mon lit, les genoux replié vers mon visage, les bras les encerclant, je finis par craquer et lui demander :

–              Jaeden… Est-ce que cette situation te fait souffrir ?

Jaeden se tourna vers moi, et me sourit avant de dire :

–              Bien sûr que non, sinon je ne serais pas là ce soir…

Peu convaincu par sa réponse, je n’ajoutai cependant rien, tandis qu’il venait s’allonger sur mon lit en disant qu’il avait trop mangé. Amusé, je m’allongeai à mon tour, me collant contre lui en ressentant le besoin tout comme lui me le montrait implicitement.

–              Qu’est ce qu’il s’est passé lorsque nous nous sommes quittés ? Finis-je par dire, ne parvenant à tenir ma langue.

Jaeden se tendit presque aussitôt, et me répondit en tentant d’avoir un ton détaché :

–              C’est une partie de moi que j’aimerais ne jamais te dévoiler Ilian…

Le cœur serré mais comprenant sa demande plus que quiconque, je laissai échapper :

–              Je suis désolé Jaeden, je n’aurais pas du te demander, ce qu’a dit ton frère aurait du me suffire.

A peine eusse-je terminé ma phrase que Jaeden se redressa et me regarda étrangement. C’est à ce moment là seulement que je me rendis compte de mon erreur. Jamais je n’aurais du lui parler de la visite de son frère mais maintenant c’était trop tard…

–              Pourquoi tu me parles de Kain ? Comment tu… ? Me demanda Jaeden complètement perdu.
–              Je… C’est que… Commençai-je à bafouiller.
–              Tu l’as revu ici ? Me demanda Jaeden, ayant apparemment peur de comprendre.
–              Non, c’est rien, oublie ce que j’ai dit, tentai-je tout en sachant que c’était peine perdue.
–              Ilian, ne cherche pas à me mentir à ce sujet, me demanda-t-il en ayant du mal à cacher sa colère.

Ne pouvant rien faire d’autre que lui dire la vérité, je finis par dire la tête baissée :

–              Il est venu me voir un matin…
–              Comment ça il est venu te voir ici ?

Je sentais la colère et l’agressivité monter, et je ne pouvais rien faire pour le calmer. Alors que j’acquiesçai, il me demanda aussitôt :

–              Quand ?

Ayant l’impression de suivre un interrogatoire de police, je répondis :

–              Deux jours après l’avoir vu avec toi en ville. Juste avant que Melvin ne te parle du cahier… Le matin.
–              Il est venu te voir pour quoi ! S’exclama-t-il, ne contenant plus rien du tout.
–              Pour me dire de te laisser en paix et de m’éloigner de toi…

Je pris une pause, les larmes aux yeux avant de poursuivre :

–              Il m’a supplié de ne pas te faire redescendre, de t’oublier. Il m’a dit que tout était de ma faute, il…

Je ne pus en dire plus, ma voix mourut dans un sanglot et je fermai les yeux. Malgré sa colère, Jaeden jura plusieurs mots grossiers sur son frère avant de me prendre dans ses bras et de me serrer très fort.

–              Ne fais pas attention à ce qu’il t’a dit Ilian.

Puis, il s’écarta de moi après un temps, se levant du lit, il me dit sans cacher sa rancune pour Kain :

–              Je vais aller le voir tout de suite, il va sérieusement regretter d’être venu te parler.

Le visage en larme, je le suppliai alors :

–              Non Jaeden, reste, s’il te plait… Ne me laisse pas seul ce soir.  Je… J’ai…

En réalité j’avais terriblement peur qu’il me laisse seul et que je refasse mes cauchemars, pourtant je me refusais à lui confesser les horreurs qui peuplaient toutes mes nuits :

–              Ne va pas le voir maintenant, il vaut mieux que tu te calmes…

En même temps j’attrapai sa main, lui lançant un regard apeuré.

–              J’irai demain soir alors, finit-il par céder.

Je ne fis aucun commentaire au sujet du fait que je devrais dormir seul le lendemain, même si je sentais mes entrailles se nouer.

–              Je ne peux de toute façon pas dormir ici tous les soirs. Promets-moi que tu n’insisteras pas, pour ne pas me rendre la tache plus difficile…

J’acquiesçai, avant de retourner dans ses bras, ayant la cruelle impression que je ne dormirais pas avec lui avant plusieurs jours. Après un baiser des plus tendres, nous nous couchâmes tous les deux sous la couverture. Pour une fois, ce fut Jaeden qui se colla à moi, comme pour s’excuser de ne pouvoir faire plus.

Fermant les yeux, je m’endormis assez rapidement, enivré de son odeur que j’imprimais dans mon esprit et bercé par sa respiration calme et régulière.

 

***

 

La journée s’était assez rapidement passée. Je n’avais toujours pas écrit un seul mot, mais j’avais lu et passé un peu de temps avec Melvin en salle de télévision. Il était maintenant environ deux heures du matin et j’étais allongé dans mon lit, seul. Je rechignais à fermer les yeux, même si la fatigue commençait à me prendre. Jaeden n’était pas venu du tout ce soir là, et je regrettais amèrement de lui avoir parlé de Kain. Comme promis cependant, je n’avais pas insisté pour qu’il reste. La fatigue finit tout de même pas l’emporter sur la crainte et je m’endormis peu de temps après, sans même m’en rendre compte…

 

Mes parents étaient venus nous rendre visite chez Ewen afin de voir comment je m’étais installé chez lui et si tout allait bien, ainsi que pour me voir un peu, m’ayant reproché de les éviter ces derniers temps. Loin de moi l’idée de leur en donner la raison. Nous avions fini de manger et nous étions tous dans le salon en train de boire un café et de parler un peu avant qu’ils ne rentrent. Ma sœur n’était pas là, prétextant qu’elle avait un devoir à rendre. Je ne m’en plaignais pas, cela faisait au moins cela de moins à supporter. Ewen et mes parents discutaient, ne semblant pas me demander de participer. Du moins, jusqu’à ce que j’entende le nom de Jaeden.

–              C’est vrai ça ! Ca fait un moment que tu n’es plus avec lui. Crois-moi Ilian, tu as fait le bon choix, dit ma mère en souriant.
–              Oui, confirma Ewen, ce n’était vraiment pas quelqu’un pour lui…

Ravalant mon indignation, je ne dis rien, de toute façon trop lassé et rabaissé pour faire quoi que ce soit. Je sentis mon père poser ses yeux sur moi, mais pour rien au monde je n’aurais croisé son regard. Continuant dans sa lancée, ma mère poursuivit :

–              Et puis cette cohabitation avec ton cousin, quelle excellente idée. Merci encore Ewen de l’accepter chez toi.
–              Oh vous savez, ce n’est vraiment pas grand-chose, répondit Ewen non sans hypocrisie masquée.

Si mes parents savaient, là, maintenant… Comment réagiraient-ils ? Ma mère me rirait certainement au nez et mon père me regarderait sévèrement, énervé de me voir sortir de tels mensonges. Etait-ce cela qui m’empêchait réellement de tout dévoiler ? Non. C’était le regard d’Ewen constamment posé indirectement sur moi.

–              Je trouve vraiment que ça lui réussit, poursuivit ma mère en parlant avec Ewen, ignorant maintenant ma présence.

Ils parlèrent encore un moment, tandis que je n’écoutais plus. Je finis simplement acte de présence, le regard dans le vide. La nuit était maintenant tombée depuis un moment, et mes parents finirent par se décider à sortir. Alors qu’Ewen et ma mère se dirigeaient vers la sortie, mon père m’attira soudain un peu à part.

–              Si quelque chose ne va pas, n’hésite pas à m’en parler mon garçon.

Je le regardai, interrogateur, surpris par ce regain d’intérêt à mon égard.

–              Ne t’inquiète pas papa, tout va bien, je me plais ici, dis-je en souriant pour me donner un peu de consistance.

Mon père sembla s’en satisfaire  et il me demanda ensuite

–              Est-ce que tu es vraiment heureux de cette séparation avec Jaeden ?

Il me fallut un temps pour arriver à articuler :

–              Oui…

Nous n’eûmes pas le temps de finir notre conversation que ma mère vint chercher mon père en lui demandant ce qu’il fabriquait. Après les avoir salués, je pris la direction de la douche, aspirant à un bain chaud avant d’aller me coucher pendant qu’Ewen rangeait avec soin, ne désirant aucune aide. J’espérais secrètement qu’il me laisserait en paix ce soir. Sans un bruit, le plus discrètement possible, j’allai m’enfermer dans la salle de bain, tentant de gagner un peu de solitude. Faisant couler l’eau en la réglant le plus chaudement possible, je me déshabillai en attendant avant de me plonger dedans, profitant de ses bienfaits. Me laissant aller à fermer les yeux, je tentai de ne penser à rien…

A peine dix minutes plus tard, je sursautai en entendant Ewen tourner la poigné et pester bruyamment sur le fait que j’avais fermé à clef. Etonnement cependant, il n’insista pas et ne me hurla pas de venir lui ouvrir. Ne pouvant qu’être méfiant, je décidai de prendre un peu plus de temps pour me laver, espérant ainsi qu’il évacue sa colère de me voir lui « résister » ainsi. Après une bonne demi heure, je me rendis en pyjama dans la chambre qu’Ewen me forçait à partager avec lui. Allumant la lumière, je fis un bond en le voyant étendu sur le lit, m’attendant complètement nu. Depuis combien de temps m’attendait-il ainsi dans le noir ?

–              Tu n’avais vraiment pas besoin de t’habiller… J’ai du t’attendre déjà assez longtemps.

Je fermai les yeux, me retenant de pleurer : non, il était loin de désirer un jour me laisser en paix et se lasser de moi…

 

 

J’ouvris les yeux en sursaut, légèrement rassuré de me réveiller avant la suite du cauchemar que j’étais en train de faire, bien qu’un souvenir amer de cette nuit là était encore parfaitement inscrit dans ma mémoire. Tremblant, je me redressai afin de me mettre en position assise, les jambes repliées sur moi et la tête cachée dans mes bras. La peur de revivre cela me nouait les entrailles et je n’avais personne pour me rassurer. A peine avais-je fermé les yeux que je sombrai dans d’horribles cauchemars. Sans Jaeden, je n’arriverais pas à dormir bien plus calmement, et après avoir goûté à la chaleur de ses bras, je regrettais amèrement de ne pas pouvoir le faire tous les soirs ou d’y avoir goûté. La plaie sur mon bras en train de cicatriser me démangeait atrocement, pourtant je ne la touchai pas, restant immobile, luttant contre le sommeil pour ne surtout pas m’endormir à nouveau.
La suite de la nuit se déroula ainsi. Mon cœur battait extrêmement vite, et j’étais épuisé.

L’infirmière vint me voir assez tôt, changeant mon pansement et me donnant mes cachets. Elle était assez silencieuse aujourd’hui, et ne m’adressa que quelques mots. Je ne cherchai pas à ce qu’elle m’en dise plus, satisfait que cela se déroule ainsi. Une fois que nous nous séparâmes, j’allai au réfectoire, m’asseyant à une table, seul. Je cherchai Jaeden des yeux, mais il ne semblait pas être là ce matin. Le regard du directeur était posé sur moi avec un air que je n’aurais su déterminer et je m’empressai de croiser son regard avec la froideur qui m’était impartie. Il finit par se désintéresser de moi et je plongeai toute mon attention dans mon bol de chocolat chaud. Perdu dans mes pensées qui ne se suivaient pas à cause de la fatigue due à l’absence de réel repos cette nuit, je ne vis pas Jaeden arriver, mais je m’aperçus de sa présence au moment où il posa son plateau en face du mien.

–              Ouf, j’ai cru ne jamais arriver pour l’heure du petit déjeuner, souffla-t-il avec un sourire à mon attention.

Mon regard croisa le sien avant de voir celui du directeur outré par l’attitude de Jaeden. Comprenant que le directeur était en train de nous regarder et qu’il était loin d’approuver ce que venait de faire Jaeden, celui-ci ajouta :

–              J’ai tout à fait le droit de manger avec toi Ilian, ne t’occupe pas de lui…

L’ignorant alors, je reportai mon attention sur mon petit déjeuner, lui cachant du mieux que je pouvais ma fatigue. Mais cela ne sembla pas marcher, car il me demanda peu de temps après, inquiet :

–              Tu as un petite mine… Est-ce que ça va ?

J’acquiesçai simplement, peu enclin à lui parler, mais je redressai la tête, lui souriant pour le rassurer. Jaeden y répondit et je retrouvai mon visage froid, ayant du mal à ne pas paraître autrement devant les autres.

–              Je crois que nous n’avons pas beaucoup dormi tous les deux… Conclut-il.

Nous déjeunâmes en silence, échangeant quelques paroles, Jaeden comprenant peu à peu mon attitude liée aux autres qui nous entouraient. Combien j’aurais donné pour me lever et aller lui voler un baiser ? Qu’aurais-je fait pour simplement me reposer dans ses bras ? Au lieu de cela, j’étais comme enchaîné, incapable d’être libre, honteux du statut qui m’était imposé : celui d’un fou meurtrier.

 

***

 

La suite de la journée s’était passée comme toutes les autres, il suffisait d’un regard de ma part pour que les autres me laissent en paix. Il était maintenant environ dix heures du soir et je me refusais à regagner mon lit pour aller dormir. Jaeden n’était pas venu, ou du moins pas encore. J’espérais au moins qu’il vienne me voir un peu. Mes yeux me brûlaient comme un signe précurseur du besoin de sommeil qui m’avait déjà fait cruellement défaut la nuit dernière. Il fallait que je me résigne et que j’aille dormir, Jaeden ne viendrait pas tout comme je n’écrirais pas une ligne ce soir. Refermant mon cahier, posant mon stylo, je me levai et après m’être étiré j’allai m’allonger dans mon lit, la peur au ventre. Je n’avais même pas le courage d’ouvrir un livre.

Alors que je m’apprêtais à éteindre la lumière, la porte de ma chambre s’ouvrit sur Jaeden. Me redressant en position assise, j’eus du mal à me retenir de l’accueillir avec un grand sourire.

–              Je viens juste te souhaiter bonne nuit avant de rentrer chez moi, dit-il en refermant la porte derrière lui. J’aurais bien aimé venir plus tôt pour passer plus de temps avec toi, mais j’ai travaillé sur le dossier de mon nouveau patient et je n’ai pas vu l’heure.

Mon sourire s’effaça presque aussitôt, ce qui fut loin de passer inaperçu.

–             Ilian… Dit-t-il en riant.

Sans un mot de plus, il s’assit sur mon lit et m’attira tout contre lui, son souffle chaud dans mon cou me faisant frissonner. Après un court instant, il chuchota à mon oreille :

–              Je ne pouvais pas partir sans avoir goûté à tes lèvres…

Malgré la légère colère que j’éprouvais contre lui et la jalousie qu’il ait préféré étudier un dossier plutôt que venir me voir, un faible sourire se dessina sur mon visage. Avec une tendresse inégalable, il m’écarta légèrement de lui, et tenant mon menton du bout des doigts, il finit par recouvrir mes lèvres des siennes, en un baiser si doux qu’il m’apaisa bien plus que je ne l’aurais pensé. Comment avais-je pu me passer de lui, de sa douceur et de son amour qu’il ne m’avait jamais dévoilé ?

Ce fut à contre cœur que notre baiser prit fin. Je me laissai aller dans ses bras, profitant de cette étreinte, sachant qu’elle ne durerait pas.

–              Je ne peux pas rester plus longtemps, souffla Jaeden  avec douceur, après quelques minutes.

Niant ce qu’il me disait, je raffermis mon étreinte, sachant pertinemment que c’était peine perdue. Je le sentis embrasser mon front, puis me repousser fermement mais avec délicatesse.

–              Crois-moi Ilian, si je pouvais rester, je le ferais…

Comprenant qu’il avait une situation tout aussi pénible que la mienne, je baissai les yeux et me résignai à le laisser partir. Il déposa un dernier baiser sur le coin de ma lèvre et se leva.

–              Bonne nuit Ilian, essaye de te reposer, tu sembles en avoir vraiment besoin.

Aurais-je pu le retenir en lui parlant de mes terreurs nocturnes qui recommençaient inlassablement au moment où je fermais les yeux ? Je n’en fis cependant rien. Il partit après un dernier regard, me laissant seul dans l’obscurité. Soumis, je m’allongeai dans mon lit tentant de faire ce qu’il m’avait conseillé, espérant avoir une nuit de paix. Je luttai malgré tout pour ne pas fermer les yeux. Ce combat dura longtemps, mais la fatigue finit par l’emporter après plusieurs heures. Mes yeux se fermèrent et je m’endormis sans même m’en rendre compte…

 

Coupable… Ce mot ne cessait de raisonner dans ma tête alors que le jury venait de prendre sa décision. Je les voyais tous, le regard figé sur moi, ne voyant en moi qu’un homme ayant perdu la raison. Ma mère avait enfoui son visage dans les bras de mon père qui lui chuchotait des mots que je ne pouvais entendre. J’allais être interné dès ce soir. Cet interminable procès était enfin fini, et je ne voyais que dans ce verdict l’occasion de me reposer enfin et de me faire oublier de tous ceux qui parcouraient le monde extérieur. Le tribunal commençait à se vider, seuls mes parents restaient assis sur leur banc, alors que l’on venait me chercher pour m’amener dans un lieu d’où je ne sortirais jamais. Soumis, je les suivis, passant devant mes parents et ma sœur sans oser poser les yeux sur eux. Comment avaient-ils pu supporter ce procès et le nouveau visage que je m’étais donné ?

Alors que nous allions sortir, j’entendis mon père crier mon nom avec une violence que je ne lui avais jamais connue. Je me retournai, surpris, pour voir son visage dont les larmes attestaient que sa colère contre moi le rongeait. Etonnamment, les gardes postés tout autour de moi le laissèrent arriver à mon niveau, comme pour offrir à un père le droit de dire au revoir à son fils. Savaient-il seulement que ce n’était pas réellement ce qu’il comptait faire ? Quoi de pire que de voir son père ainsi, juste devant soit, pleurer par ma faute…

Arrivé à ma hauteur, il inspira profondément avant de me cracher à la figure, les larmes aux yeux :

–              Comment as-tu pu nous faire ça ?!! Dis-moi comment Ilian ! Par ta faute je n’ose même plus regarder mon frère en face. Tu m’écœures Ilian ! J’ai toujours cru en toi, je t’ai toujours approuvé dans ton orientation. Mais le résultat… Tu as tué un homme, qui plus est ton propre cousin ! Tu me dégoûtes !

Il fit une pause, ne supportant pas le visage sans expression que je lui renvoyais, avant d’ajouter :

–              Je préfère ne jamais savoir pourquoi… Dit-il plus bas, avant de murmurer juste pour moi : Je ne veux plus jamais te revoir ! Tu ne mérites pas d’être mon fils ! Tu as détruit notre famille…

Si je ne laissais rien paraître à l’extérieur, mon cœur hurlait de douleur, priant que cela prenne fin. Sa main se leva dans les airs, s’apprêtant à me frapper, mais un des policiers l’intercepta, lui intimant de se calmer et me laisser. Mon père se contenta alors d’un regard haineux envers moi, avant de retourner vers sa famille, famille dont je ne faisais plus partie, prenant ma sœur et ma mère dans ses bras.

Agonisant sous cette vision et sous ces mots terriblement violents, je m’effondrai sur le sol inconscient dès que j’eus passé la porte du tribunal…

Mes yeux s’ouvrirent d’un coup. J’étais tremblant, les larmes inondaient mes yeux, mes ongles étaient plantés dans ma plaie à travers le pansement qui recommençait à saigner. Etait-ce cette douleur qui m’avait réveillé, m’empêchant de continuer à plonger dans mes souvenirs ? Replié sur moi-même, j’avais énormément de mal à respirer, épuisé par ce schéma qui ne cessait de se répéter. Prenant sur moi, j’inspirai profondément, non sans difficulté, tentant de ramener le calme en moi. Nerveusement, je finis par tendre le bras vers le livre que m’avait offert Jaeden et dans lequel j’avais glissé notre photo.  Jaeden n’était pas là, mais le souvenir de mon passé avec lui pourrait peut être le remplacer partiellement. Sans cela, je sentais que je ne parviendrais pas à me calmer. Les yeux embués, j’avais du mal à voir la photo, mais je la connaissais par cœur. Oublier les paroles de mon père et cette scène au tribunal. Un spasme me secoua lorsque l’image de mon père levant sa main sur moi s’imposa à mon esprit. C’est avec une force dont je ne me serais jamais cru capable que je me concentrai uniquement sur le souvenir que je désirais…

C’était le soir de mes 18 ans, et Jaeden avait organisé une grande fête avec plein d’amis en mon honneur. Il était maintenant pas loin de onze heures du soir, et j’étais allé m’asseoir sur un banc à l’extérieur, en ayant assez de faire semblant d’être ravi. Je n’osais pas le dire à Jaeden, mais j’aurais mille fois préféré une soirée en tête à tête. J’étais loin d’être à l’aise dans ce genre de fêtes, même si j’étais très touché par son geste. Allumant une cigarette, je me laissai aller contre le dossier, tentant de passer outre ma déception. Kain choisit ce moment là pour sortir me rejoindre sur la terrasse de leur appartement, s’asseyant à mes côtés.

–              Qu’est ce qui ne va pas Ilian ? Me demanda-t-il, se rendant compte que mon état enjoué que je m’étais efforcé à avoir m’avait quitté.
–              Je… Articulai-je, avant de me jeter à l’eau. Ce n’était pas le genre de soirée surprise à laquelle je m’attendais. Tout ce monde, c’est…
–              Tu aurais préféré être seul à seul avec lui petit vicieux, dit-il en se moquant de moi.

Je virai au rouge, tournant le regard, étant très loin d’être à l’aise sur ce genre de sujet. Kain posa sa main sur mon épaule et déclara plus sérieusement :

–              Tu sais Ilian, Jaeden a voulu te faire plaisir, mais il ne sait pas s’y prendre. Mais laisse moi te donner un conseil, tu devrais remettre ton jugement à plus tard car peut être que ce n’est pas la seule surprise qu’il t’a préparée, finit-il avec un petit sourire.

–              Comment ça ? Demandai-je intrigué.
–              Tu verras, déclara Kain. Bon je te laisse, Jaeden arrive.

En effet, celui-ci approchait de moi alors que j’écrasais ma cigarette dans un cendrier posé près du banc.

–              La fête te plait ? Me demanda-t-il arrivant à ma hauteur avant de me tendre les mains, m’invitant à me lever pour rejoindre l’espace de ses bras.

Sans me faire prier, j’acquiesçai avant de rejoindre ses lèvres pour éviter qu’il s’attarde sur mon piètre mensonge.

La fête termina vers deux heures du matin, me retrouvant dans l’appartement de Jaeden, assis sur le canapé avec lui. Kain était parti dormir chez sa petite amie, nous laissant l’appartement. J’étais impatient de découvrir l’autre surprise dont m’avait parlé Kain, même si je n’en avais pas décroché un mot à Jaeden. Après avoir déposé un baiser sur le coin de mes lèvres, Jaeden se sépara de mon étreinte, et déclara en se levant :

–              On rangera demain matin… J’ai d’autres choses de prévues pour finir la soirée… Dit-il d’une voix lourde de sous-entendus.

Ne pouvant m’empêcher de rougir, je saisis la main qu’il me tendait, le suivant ensuite jusqu’à sa chambre. Arrivé à la porte, il l’ouvrit et m’invita à passer le premier. Intrigué et curieux, je pénétrai dans la pièce, sursautant lorsqu’il alluma la lumière. J’eus la surprise de découvrir sur son lit une série de cadeaux consciencieusement empaquetés dans du papier décoré.

–              Jaeden, m’exclamai-je. Il ne fallait pas !

Placé juste derrière moi, les deux bras enlaçant ma taille, il me murmura à l’oreille me faisant frissonner de bien être :

–              Si tu allais les ouvrir au lieu de dire des bêtises.

Alors que je m’approchais du lit, Jaeden ajouta avec un sourire:

–              Juste une chose avant que tu commences, ces cadeaux sont en lien avec mon départ dans quelques semaines.

Mon cœur se serra. Dans trois semaines et ce pendant deux mois, Jaeden allait faire un stage d’été loin d’ici pour favoriser ses chances d’entrée dans l’école qu’il désirait. Ne désirant apparemment pas me voir triste, il s’assit sur le lit et me tendit le premier cadeau, un paquet de taille moyenne :

–              Tiens, commence par celui-ci, dit-il encore plus impatient que moi.

J’ouvris nerveusement le paquet, les mains fébriles. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir une webcam.

–              Pour qu’on puisse se voir et non pas simplement se parler sur MSN.

Ses derniers mots furent accueillis par un baiser accompagné d’un grand sourire. J’eus à peine le temps de le remercier qu’il m’en tendit un autre, une petite boîte cette fois-ci.

–              Jaeden, un seul cadeau aurait amplement suffi.
–              Chut ! Ouvre !

Docilement, j’ouvris le paquet pour découvrir une carte, quelques billets de train, son numéro de là-bas, et quelques autres documents sur la ville.

–              Je compte bien que tu viennes me voir, dit-il avec un sourire encore plus expressif.

Cette fois-ci je lui sautai au cou, le remerciant et lui murmurant combien je l’aimais. Il restait maintenant un paquet sur le lit, et il me força bien vite à l’ouvrir avec un ton autoritaire qui me fit rire. Quelle ne fut pas ma surprise de voir un appareil photo numérique. Je ne pus que m’exclamer :

–              Jaeden ! C’est… C’est bien trop… Il…
–              Tu voulais une photo de nous deux depuis longtemps et je te l’ai toujours refusé. Je me suis dit qu’elle t’aiderait à tenir.

Il ne m’en fallut pas plus pour me jeter aux lèvres de Jaeden, le remerciant comme je pouvais avec ce que je pouvais. Il venait de m’offrir bien plus que je ne l’avais jamais espéré. Après cet échange qui le laissa hagard, je m’empressai d’ouvrir l’appareil et de le mettre en marche. Jaeden me regardait, apparemment impatient de passer à autre chose de plus sérieux, l’appétit certainement aiguisé par mon baiser.

Je regardai cette photo que j’avais réussi à prendre de nous, malgré l’insistance de Jaeden pour passer à autre chose. Je me souvins le rouge aux joues de la nuit d’amour qu’il m’avait fait vivre cette nuit, et cette étreinte passionnée que je n’avais plus connue dans les bras d’Ewen. Serais-je seulement capable d’avoir assez confiance en lui pour revivre ce qu’il m’avait fait vivre tant de fois ?

Je ne dormis pas cette nuit là. Incapable de fermer l’œil, je me contentai de penser à Jaeden, son souvenir masquant d’autres plus récents.

L’infirmière me trouva dans cette position le matin, les ongles encore plantés dans ma plaie sanguinolente comme pour me permettre de rester éveillé.

–              Ilian, s’exclama-t-elle, apparemment en colère avant de refermer la porte. Tu commençais à réellement cicatriser ! A quoi ça te sert de te faire du mal comme ça, hein !?

Au regard d’animal effrayé et blessé que je lui envoyai alors, elle n’ajouta rien, se contentant de sortir le nécessaire pour me soigner. Elle le fit sans cacher son agacement et son exaspération. Une fois qu’elle eut terminé, elle m’ordonna, sans se soucier qu’elle m’annonçait une nouvelle qui me noua les entrailles :

–              Dépêche-toi de te préparer et de te faire présentable, ton père est venu tôt ce matin, il veut te voir.

Je dus devenir très pâle, mais l’infirmière s’en moqua, me laissant seul dans la chambre le temps que je m’habille dans ces éternels vêtements à manches courtes qui ne cachaient pas mon bandage et dont je devrais imposer la vue à mon père.

Mon père…Depuis combien de temps ne l’avais-je pas revu ? Je me souvenais parfaitement de ses quelques visites qui avaient été par le passé un vrai supplice. Abattu et terriblement anxieux, je finis par sortir de la chambre, sentant au plus profond de moi que cette visite ne présageait rien de bon.

Je fus rapidement installé dans la salle de visites, attendant très mal à l’aise que mon père soit autorisé à venir. J’attendis un moment qui me parut monstrueusement long. Mes doigts s’entortillaient tandis que mon cœur battait extrêmement vite. L’infirmière qui attendait avec moi commençait à s’impatienter, ce qui était loin d’être mon cas. Cette visite impromptue et inattendue me mettait dans un état de stress auquel je n’aurais jamais cru.

–              Bon je vais voir ce qui se passe, finit par dire l’infirmière en se dirigeant d’un pas décidé vers la porte d’entrée des visiteurs.

La vision qui s’offrit alors à mes yeux à l’entrée de cette porte me fit chuter de tellement haut que je ne parvins pas à me rattraper, me sentant irrémédiablement tomber dans un précipice vertigineux. En face de moi se tenait mon père, posant sur moi un regard furieux. A sa droite, se tenait Jaeden, et en face de celui-ci le directeur, dans un état semblable au père, regardant Jaeden avec une déception qui ne portait pas de nom caché sous sa colère. Cette histoire trouvait donc ici à sa fin… Je ne survivrais pas à cette séparation qui allait être inévitable. Mes yeux restèrent rivés sur l’homme que je ne verrais sûrement plus jamais, alors qu’il était le seul dont j’avais besoin. Ce que nous avions craint ensemble venait de se produire. Une larme coula sur ma joue, une larme annonciatrice de tant d’autres lorsque je serais seul. Ce petit souffle d’espoir que Jaeden avait réussi à m’insuffler me quittait pour le laisser dans une fatigue sans nom, fatigué de cette vie qui ne finirait jamais de me torturer, fatigué de ce cauchemar qu’était ma vie et qui n’en finissait pas…

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