Nothing to prove – Chapitre 6

Chapitre 6 écrit par Lybertys

Je marchais d’un pas assez rapide jusqu’à ma chambre, n’ayant envie que d’une chose à cet instant précis : me retrouver totalement seul avec moi-même. Il fallait que je cesse de faire trembler douloureusement en moi ce cœur qui se réveillait pour la première fois depuis longtemps. J’avais beau me dire qu’il fallait que j’oublie tout cela, que je redevienne celui que j’étais depuis mon procès, je ne pouvais que constater qu’il me fallait beaucoup plus de temps qu’à l’accoutumée. Je le savais maintenant et j’en étais sûr, la vue de Jaeden embrassant un autre homme m’était impossible à soutenir. Cela faisait ressortir de bien trop sombres souvenirs, faisant ressurgir ce sentiment en moi que je m’efforçais d’oublier depuis plus de quatre ans.

Arrivé dans ma chambre, je claquais presque la porte, allant directement jusqu’à mon lit, m’asseyant dessus en m’adossant contre le mur. Il fallait que je me ressaisisse et vite. Mon regard se posa directement sur le cahier que Jaeden m’avait donné et sur lequel j’avais commencé à décrire une partie minime du passé qui m’avait amené ici. Une envie de le prendre et de m’en débarrasser au plus vite me nouait les tripes et pourtant je n’esquissais aucun geste pour mettre à exécution ce désir. J’étais comme paralysé, bloqué à regarder ce pauvre cahier qui ne faisait finalement que m’entraîner un peu plus loin dans ma chute. Tel un vieux fantôme, il me narguait sur mon bureau, hors de mon atteinte. Fallait-il que je le finisse pour m’en sentir enfin détaché ? Cela me permettrait-il d’exprimer une dernière fois ce que j’avais été et tirer une croix définitive sur cet être qui n’avait plus sa place ici depuis longtemps et qui pourtant continuait de sommeiller en moi ?

Je rabattis mes genoux contre ma poitrine, me mettant dans une position fœtale, une position où je me sentais bien. Mon cœur battait à une allure extrêmement rapide, ne sachant pas se calmer ou rester sur un rythme régulier. Je choisis de prendre une profonde inspiration, avant d’expirer, réitérant le même geste plusieurs fois afin de m’apaiser. En parallèle, je me raisonnais en me disant qu’il était tout à fait normal que Jaeden ait refait sa vie, et qu’il l’avait de toute façon refait alors que nous étions encore en couple.

Jamais plus je ne voulais être exposé à cette vision. Mes pensées finirent par dévier de nouveau sur le fait que son amant le trompe. Je ne savais même pas pourquoi j’avais réagis comme cela, peut être sous le coup de la colère. Pourtant, je sentais aussi que Jaeden ne me croirais pas. On fait toujours confiance à ceux qu’on aime, peut être justement un peu trop… Mais je le sentais, j’avais installé le doute en lui, et il suffisait que je le conforte dans cette idée quand le moment serait propice. Je ne lui souhaitais pas ma douleur et pourtant un désir de vengeance s’insinuait en moi. Après tout je n’étais pas le fautif, ce n’était pas moi qui le trompait, j’essayais juste de lui ouvrir les yeux. C’était un crime qui avait pris trop d’importance dans ma vie, un crime qui l’avait fait basculer et que je tenais pour responsable de ma chute vertigineuse.

Peu à peu, je retrouvais mon calme, me noyant dans la rancœur qui m’avait fait tenir jusqu’à aujourd’hui. Alors que j’allais me redresser un peu, j’entendis que l’on frappait à ma porte. Je ne pris bien évidemment pas la peine de répondre quoi que ce soit, ni de regarder quel était l’intrus qui venait me déranger.

–              Ca va Ilian ? me demanda alors Melvin qui venait de pénétrer dans la pièce.

Je redressais lentement la tête vers lui, et il ajouta :

–              Je peux venir ? Me demanda-t-il en pointant une place libre sur mon lit.

J’acquiesçais simplement, n’ayant pas vraiment envie de me mettre à parler.
Melvin vint prendre place à côté de moi, peut être un peu trop près car je pris un peu mes distances une fois qu’il fut installé. Le silence s’installa entre nous, créant une ambiance assez spéciale. Finalement, ce fut après un temps qu’il finit par prendre de nouveau la parole :

–              Tu as rangé tes cahier ? Je peux en lire un autre ? Enfin, tu peux m’en prêter un autre…
–              Je ne les ai plus pour le moment, répondis-je assez sèchement.
–              Ah bon ? Pourquoi ?

Je choisis de ne pas répondre, après tout, il n’avait pas à savoir, et je n’avais surtout pas envie de lui en parler. J’étais de plus en plus froid avec lui et je ne savais même pas pourquoi. Alors qu’il était le seul que je supportais jusqu’à maintenant, sa présence maintenant à mes côtés avait quelque chose d’irritant. Melvin se leva, et se dirigea jusqu’à mon bureau, s’arrêtant sur  le cahier que m’avait donné Jaeden.

–              Je peux le lire lui ?
–              Non ! M’exclamais-je un peu trop brusquement, faisant sursauter Melvin.

Il tourna alors son visage blessé vers moi, n’étant pas habitué à ce que je lui parle ainsi. D’une voix penaude, il déclara :

–              Je viendrais te chercher pour manger dans une heure, enfin… Si tu veux manger avec moi…

Il se dirigea la tête baissée jusqu’à ma porte, et au moment où il eut la main sur la poignée, je pris une profonde inspiration et lui dis avant qu’il ne sorte :

–              Je suis désolé Melvin… Je… A tout à l’heure.

Melvin tourna alors sa tête vers moi et m’offrit un petit sourire, avant de me laisser seul comme je le désirais depuis le début. Je restais un temps assis sur mon lit à ressasser tout ce passé et ce présent, ne cessant de jeter plusieurs coups d’œil à ce cahier posé sur mon bureau. Peut être que si je finissais, peut être que si je l’écrivais une bonne fois pour toute, je pourrais définitivement tirer un trait là-dessus, abandonnant mes états d’âmes et ce qui faisait encore vibrer mon cœur de douleur, le fragilisant indéniablement. Je pourrais alors, même face à Jaeden, devenir réellement la personne que je m’efforçais à être depuis maintenant quatre ans.

Alors que je me redressais pour aller m’asseoir à mon bureau, ne voulant pas laisser filer cette envie, j’entendis quelques coups frapper à ma porte, et Melvin entrer en disant :

–              Tu viens Ilian, on va manger ?

Je m’étais tellement enfermé dans ma bulle que je ne m’étais même pas rendu compte du temps qui passait, et que l’heure de solitude qu’il m’avait offerte prenait maintenant fin. Je jetais un coup d’œil sur ce fameux cahier, me promettant que je finirais cette histoire dès ce soir, y passant toute la nuit s’il le faudrait pour me séparer définitivement de ce personnage. J’appréhendais tout autant que je désirais cet instant.

C’est ainsi décidé que je partis à la suite de Melvin en direction du réfectoire. Rapidement, nous nous retrouvâmes assis à une table un peu à l’écart des autres. Je subissais toujours le regard des autres patients face à ce que j’avais commis, mais n’y prêtait pas attention. Voilà longtemps maintenant que le regard des autres ne m’intéressait plus, moi qui y portait tellement d’importance quatre ans auparavant, timide comme jamais. Si certaines remarques fusaient, Melvin les faisait taire du regard ou d’une remarque acerbe, me protégeant malgré moi. Je le laissais faire, ne voyant aucun argument pour le faire cesser.
Alors que nous mangions en silence, j’entendis soudain Melvin me proposer :

–              Il y a un film sympas qui passe ce soir à la salle de télévision, si ça te dis de venir avec moi…
–              Je tu sais… Je n’aime pas trop regarder la télé ici avec tous les autres, répondis-je en pensant à mon projet de ce soir.
–              Mais je ne te demande pas d’aller le voir avec tous les autres… Juste avec moi, on s’en moque des autres…

Je parus surpris par sa dernière réplique, mais je n’en laissais rien paraitre. Après tout un film ne me ferait pas de mal, cela me viderait la tête avant de me mettre à écrire. Et puis peut être que cela pardonnerait mon attitude un peu froide avec lui en ce moment.

–              Ok… Déclarais-je simplement, faisant illuminer le visage de Melvin d’un sourire.
–              Merci Ilian…

Nous finîmes le repas dans le même silence qu’au début, puis nous nous rendîmes lentement jusqu’à la salle de télévision, le film n’allant pas tarder à commencer. Nous étions arrivés les premiers et nous eûmes tout loisir de choisir la meilleure place, nous installant confortablement.

Le film était assez simple, mais se regardait très agréablement. Heureusement, peu de monde était venu le regarder, et nous fûmes assez tranquilles. Lorsqu’il fut terminé, je remerciais Melvin pour cette soirée, et après lui avoir souhaité bonne nuit, je regagnais ma chambre, ayant quelque chose qui m’attendait depuis trop longtemps maintenant. Arrivé dans ma chambre, j’attrapais de quoi me laver et me rendis à la douche.

Une fois propre, j’enfilais un pyjama et me rendis directement à mon bureau, m’asseyant non sans précipitation sur ma chaise. Fébrilement, je saisis mon stylo et ouvris mon cahier à la page où je m’étais arrêté. Je n’eus pas besoin de relire ma dernière phrase, m’en rappelant parfaitement. J’avais juste à poser mon stylo sur le papier et le laisser glisser. Je pris une profonde inspiration, sachant que ce qui allait suivre n’allait vraiment pas être facile. Puis sans perdre une minute de plus, je me lançais…

Alors que je croyais le temps arrêté, j’entendis la voix d’Ewen m’appeler plusieurs fois, mais je ne parvins pas à lui répondre, ni à avoir la moindre réaction. Même les larmes ne coulaient pas. Je… Je ne savais plus quoi faire, et encore moins comment réagir et le pire dans tout cela, c’était que je ne parvenais pas à détacher mon regard de la scène atroce de traitrise qui se déroulait sous mes yeux. Le baiser n’en finissait pas, et le temps s’allongeait indéfiniment. Je voyais les mains de l’autre homme, certainement plus à son goût que moi, passer et repasser sur le corps de mon amant, l’attirant toujours plus près. Quel idiot d’avoir cru qu’il m’aimait alors même qu’il ne me l’avait jamais soufflé à l’oreille. Il se contentait de se satisfaire de mon corps, violant mon amour sans la moindre pitié. Ces deux années prenaient le goût amer du mensonge. Ce fut finalement le bras de mon cousin qui me tira fermement en arrière, me forçant à me retourner, m’arrachant à cette vue qui me tuait à petit feu. Sans que je n’ai le temps de réagir, Ewen m’entraîna à l’extérieur du bar. Une fois dehors, j’allais directement m’adosser au mur, ne sentant plus mes jambes me soutenir. Ewen vint tout de suite à côté de moi et me murmura pour tenter de me faire avoir une quelconque réaction, alors que je restais là, adossé au mur, les bras ballants, sous le choc :

–              Je suis désolé Ilian… Je suis vraiment désolé que tu ais dû assister à cela… J’aurais dû te le dire depuis longtemps, mais tu semblais tellement amoureux que…
–              Tais toi Ewen, déclarais-je la voix vide de tout, s’il te plait, tais toi.

Ma voix mourut dans un silence, silence que lui seul je pouvais supporter. J’allais même jusqu’à fermer les yeux, mettant la main sur mon visage, tentant de faire le vide et de me couper de tout. Alors que je me sentais chuter, je sentis Ewen me prendre dans ses bras, m’enlaçant dans une étreinte qui se voulait réconfortante. Je me laissais aller dans ses bras, ne cherchant plus à faire quoi que ce soit. Pourtant il fallait que je réagisse, que je fasse quelque chose et vite. Après un temps indéfini qu’il me fallut pour me reprendre, je murmurais à l’oreille d’Ewen avant de m’écarter de lui :

–              Amène-moi chez Jaeden.

Ewen me regarda surpris, ne comprenant pas la raison de ma demande. Ne voulant pas m’exprimer plus longtemps, je déclarais simplement :

–              Je veux récupérer mes affaires…

–              Tu es sur que ? Enfin… Tu… Commença-t-il à bégayer

Je ne répondis rien, mais à mon regard il comprit. Nous nous dirigeâmes jusqu’à sa voiture et en un rien de temps nous prenions la direction du studio de Jaeden. Je n’arrivais toujours pas à réaliser. Peut être étais-ce la raison de mon absence de larmes… Pourtant je ne cessais de le revoir…Lui… Embrassant cet homme à pleine bouche. Est-ce qu’il y prenait plus de plaisir qu’avec moi ? Est-ce que je ne le satisfaisais pas ? Pourquoi allait-il voir ailleurs ? Pourquoi m’avait il laissé lui dire autant de fois « Je t’aime » ? Comment avait-il pu bafouer mes sentiments avec autant de facilité ?

Je stoppais un instant mon écriture. Tant de questions auxquelles je n’avais pas trouvé de réponses et qu’il m’était arrivé de me poser plus d’une fois pendant toutes ces années. Je me revoyais il y a quatre ans. Ne voulant pas me couper plus longtemps dans le fils de mon écriture, je poursuivis.

 

Bien trop vite, nous arrivâmes à destination et mon cousin se gara dans la rue. Jaeden habitait avec son frère et j’espérais sincèrement qu’il ne serait pas là. Je n’avais aucune envie de lui faire face. A vrai dire je n’avais envie de voir personne. Je voulais enfin être seul pour réfléchir, tout en ayant bien trop peur de vraiment réaliser la chose.

–              Attends moi ici s’il te plait, je n’en ai pas pour longtemps, lui demandais-je.
–              Mais… Ilian… Tu crois vraiment que… Me répondit-il décontenancé.
–              S’il te plait… Suppliais-je.
–              Bon… Je t’attends… Dit-il résigné avant de poser sa main ma cuisse et d’ajouter : Je suis avec toi Ilian…

Vacillant, je sortis de la voiture, me dirigeant d’un pas peu sur jusqu’à chez Jaeden. Arrivé devant son studio, je cherchais fébrilement le double de la clef qu’il m’avait donné et pénétrait dans l’appartement. Etonnamment, au lieu de me débarrasser de celle-ci, je la remettais dans ma poche, trouvant ce geste totalement ridicule car je ne comptais jamais revenir chez lui.  Contenant un sanglot qui avait failli m’échapper, je pénétrais dans le salon pour y découvrir Kain devant la télévision. Aussitôt il se tourna vers moi, puis, me reconnaissant, il déclara :

–              Tiens c’est toi ! Comment ça va ?

–              Ca va… Me contentais-je de répondre, n’ayant surtout pas envie de m’étendre sur mon état, ne sachant de toute façon pas dans lequel j’étais.
–              Tu es sûr ? T’es tout pâle… Assied toi. Si tu cherches Jaeden, il n’est pas encore rentré, tu peux l’attendre si tu veux…
–              Je… Oui, je sais… Répondis-je plus pour moi-même que pour lui.

Puis j’ajoutais :

–              Je ne vais pas rester Kain, je viens juste chercher mes affaires.
–              Tes affaires ? Pourquoi ? Me demanda-t-il plus intrigué qu’inquiet.
–              Je… Nous deux c’est…

Je tournais les talons, me dirigeant dans la chambre de Jaeden. Je n’avais pas pu le prononcer… Je n’avais pas pu le dire à son frère et pourtant, il semblait avoir compris. Arrivé dans la chambre, je récupérais une à une toutes mes affaires, me dépêchant, voulant en finir au plus vite. Alors que j’allais sortir de sa chambre afin de récupérer les quelques affaires qui traînaient dans le salon, je tombais nez à nez avec Kain.

–              Tu peux me dire ce que tu fais et surtout ce qu’il se passe.
–              Je… Je…. Commençais-je à bégayer, n’en pouvant plus.

–              Tu ? Me demanda-t-il de plus en plus perdu.
–              Il n’y a rien à expliquer, dis-je en me reprenant. Laisse-moi passer.

Abasourdi, Kain me laissa passer, mais ne me laissa pas m’en sortir comme ça. Alors que je récupérais mes derniers effets personnels dans le salon, il renchérit :

–              Que s’est-il passé Ilian ? Jaeden est au courant ?

Puis devant mon mutisme il haussa un peu le ton et ajouta :

–              Bordel Ilian, tu vas parler oui ?

Je m’arrêtai, ayant maintenant toutes mes affaires dans le sac que j’avais laissé, et plantant mes yeux dans les siens, je déclarais d’une voix froide que je ne me connaissais pas :

–              C’est fini…

Puis, sans plus attendre, je quittais l’appartement, claquant la porte et me dirigeant d’un pas rapide jusqu’à la sortie de l’immeuble.  Seulement, le destin s’acharnant contre moi, je me retrouvais face à Jaeden dès que la porte menant à l’extérieur fut franchie. Sans trop savoir quoi faire, je laissais tomber mon sac sur le sol.

–              Ilian, murmura-t-il avec un sourire, tu venais me voir…

Il s’approcha lentement de moi, avec la ferme intention de ravir mes lèvres. Il y avait moins de deux heures, mon cœur se serait emballé à ce moment précis, maintenant, s’en était tout autre. Mon cœur se serra douloureusement  à l’idée que ce serait notre dernier baiser. Mais alors que ses lèvres effleuraient les miennes, l’image de Jaeden dans les bras d’un autre s’imposa violemment à mon esprit. Pris d’un violent haut le cœur, je le repoussais écœuré avant de déclarer sans cacher ma haine :

–              Tu me dégoutes Jaeden ! Éloigne-toi de moi, tu me dégoutes !

Puis, n’en supportant pas d’avantage et ne voulant plus le voir en face de moi, j’ajoutais froidement :

–              Je te quitte !

Sans un mot de plus, je le laissais, sans prendre la peine d’analyser les expressions qui se dépeignaient sur son visage. Je n’avais que faire de ses sentiments. Ces trois mots avaient été les plus durs à prononcer de toute ma vie. Jamais je ne m’en serais cru capable. C’était en courant les bras chargé de mon sac que j’avais ramassé avant de partir que j’arrivais dans la voiture, m’y engouffrant en un rien de temps, sans que Jaeden n’ait eu le temps de me rattraper.

Ewen démarra en trombe. Les larmes coulaient enfin de mes yeux, et jamais je ne me sentis le courage de tourner la tête pour voir l’état de Jaeden sur le trottoir. Enfin, il était débarrassé de moi.

Je laissais tomber mon stylo, j’avais besoin d’une pause. Lentement, je me levais et allais chercher un verre d’eau, en profitant pour me passer de l’eau sur le visage. Je n’avais aucune idée de l’heure, mais j’avais fermement l’intention d’aller jusqu’au bout. Cependant, je n’en ressortais pour le moment pas indemne, ma poitrine était douloureusement comprimé et j’avais du mal à respirer. Je retournais rapidement à mon bureau, plus vite j’aurais fini et plus vite je serais débarrassé.

La voix de mon cousin raisonna à mes oreilles après un temps :

–              Tu viens chez moi… Je ne vais pas te laisser comme ça…

Les yeux embués, je tournais la tête vers lui, et ne répondit rien. Je n’étais d’ailleurs plus en état de rien. Sans trop savoir comment, nous nous retrouvâmes devant chez lui. Il se gara et sortit de la voiture avant d’ouvrir ma porte. Des larmes silencieuses perlées sur mes joues, j’étais immobile incapable de bouger.

Patiemment, il m’aida à sortir de la voiture, et me soutint pour marcher jusqu’à chez lui. A peine rentrés dans l’appartement, j’allais m’asseoir dans le canapé, ne tenant plus debout. Je laissais tomber mon sac sur le sol, après avoir coupé mon téléphone portable, ne voulant plus aucun contact avec personne. C’était les vacances, mes parents me croyaient chez Ewen ou chez Jaeden et ne s’inquièteraient pas. Seul Jaeden pouvait me contacter et c’était la dernière personne à qui je désirais parler. Plus jamais je ne voulais de contact avec lui.

Ewen vint s’asseoir à côté de moi, et prononça simplement mon nom, d’un ton très attristé. Ne tenant plus et craquant pour de vrai, je me jetais dans ses bras et éclatais en sanglot, déversant ma douleur que j’avais trop longtemps contenu. Je ne sus combien de temps je restais ainsi dans ses bras à pleurer, me vidant de toutes les larmes de mon corps. Ce fut quelques coups frappés à la porte qui nous forcèrent à nous séparer. Ewen alla voir pendant que perdu et agar je m’allongeais sur le canapé, me recroquevillant en position fœtale. Mon cousin revint après un temps, s’asseyant à côté de moi. Je ne pris pas la peine de lui demander ce que c’était, m’en moquant ouvertement.
Après un temps, me calmant peu à peu, j’entendis la voix posée et rassurante d’Ewen me dire :

–              Tu trouveras quelqu’un de mieux Ilian… Peut être même qu’il est déjà là…

Trop meurtri, je répondis, m’enfonçant un peu plus :

–              Je veux Jaeden, mais apparemment, je ne suis pas à son goût.
De nouveau, une crise de sanglots brisa ma voix  et j’ajoutais la voix saccadée :

–              Pourquoi… Pourquoi Ewen… Pourquoi il m’a fait cela…

Tendrement, il m’invita à poser ma tête sur ses cuisses et caressa ma joue et mes cheveux avec douceur, tentant de me consoler.

–              Il ne te méritait pas Ilian…

Nous restâmes ainsi, tous deux, lui me consolant et moi pleurant, perdant peu à peu toute force et toute volonté. J’étais tombé dans un état pitoyable, qui dura plus de deux semaines.

Pendant deux semaines, je me déplaçais simplement du lit à la salle de bain, ne prenant jamais la peine de mettre le nez dehors. Il m’était impossible d’énumérer le nombre de larmes que je versais et encore moins de décrire mon abattement. Jaeden avait toujours été ma raison de me lever le matin, celui vers qui j’avais une pensée chaque matin, et il était maintenant devenu le résidant de mes cauchemars et de mes pensées les plus sombres. Jamais je n’aurais pensé que tout cela arrive comme cela, de cette manière cruelle. J’aurais préféré qu’il mette fin à cette relation de lui-même et ne jamais apprendre de mes propres yeux ce crime de la tromperie. Alors que j’étais assis une énième fois à regarder la télévision sans faire vraiment attention à ce que je  voyais, étendu sur le lit, à ressasser indéfiniment la même chose, j’entendis Ewen rentrer. Je ne me rappelais même plus lorsqu’il était sorti, et encore moins quel moment de la journée ou de la nuit on était. Peu de temps après, il rentra dans la chambre après avoir frappé plusieurs coups.

–              Ilian ? Tu ne veux pas manger un petit quelque chose, j’vais commander une pizza…
–              Pas faim… Articulais-je péniblement.

Aussitôt il vint près de moi, ne cachant pas son inquiétude.
–              Ilian… Tu vas rester encore combien de temps comme ça…. Il faut redresser la tête maintenant, trouver quelqu’un d’autre qui te mérite.

Assis à côté de moi, il passa lentement sa main sur mon visage pour enlever une mèche de cheveux, me regardant d’une manière étrange. Je n’aimais d’ailleurs pas du tout son attitude qui ne me laissait présager rien de bon. Après deux semaines, il avait plusieurs fois eu ce genre d’attitude, mais jamais de manière aussi explicite. Je jetais un simple coup d’œil vers lui, pour voir dépeint sur son visage, un désir qui seul dans le regard de Jaeden me faisait rougir. J’oubliais son désir sans trop m’en rendre compte pour me souvenir encore une fois de ce qui avait été notre histoire. Les larmes étaient très proche de revenir, et c’est la voix d’Ewen qui me sortit de cet état :

–              Ilian… Lève-toi… Tu vas finir par en crever…

–              Je préfèrerais crever que ressentir ce que je ressens. Déclarais-je, la voix enrouée d’émotion.
Aux yeux de tous je devais paraître ridicule… Se laisser mourir d’amour pour un homme qui n’avait jamais partagé mes sentiments. Pourtant, j’étais tombé de trop haut, et l’amour que je lui portais était plus fort que tout. Même après ce que j’avais vu, je pouvais jurer que je l’aimais encore. C’était peut être pour cela que j’avais si mal. La pire des ignominies ne parvenait pas à détruire ce que je ressentais pour lui, et je me savais capable d’en supporter plus. Cependant à l’époque, j’étais loin de m’attendre à la suite…

Alors que j’allais me laisser aller à fermer les yeux pour quitter ce monde un instant, je me sentis attirer vers le haut. Tout se passa si vite. A peine eus-je entendu « Tu vas voir, je vais réussir à te le faire oublier », que déjà ses lèvres non désirées se posaient sur les miennes, en un contact qui me révulsa. Ce fut pourtant lorsque sa main se glissa sous mon pull que je réagis enfin. Brusquement, je le repoussais, n’ayant aucune envie de ce genre de relation avec lui, et encore moins maintenant dans mon état. Le regard qu’il me lança avant, me laissais paraître que je n’avais qu’une seule issue possible et qu’il n’aurait que faire de ce que je pouvais lui dire. Faible mais tenu par la peur, je m’extirpais du lit, avant de me diriger en courant vers l’extérieur. Heureusement, j’avais pris Ewen par surprise, et ne s’attendant pas à une fuite de ma part, il restait là, figé sur place. Je saisis rapidement un pull et de quoi m’habiller, avant de filer m’enfermer dans la salle de bain. A peine eus-je fermé le verrou, que j’entendais déjà Ewen toquer à la porte.

–              Ilian, sors de là s’il te plait… Ilian… Aller, ce n’est qu’un petit baiser…

Sans faire attention à ce qu’il me disait, je m’habillais en vitesse. Puis, me passant de l’eau sur le visage, je constatais combien j’avais perdu du poids en si peu de temps. Mais je n’en avais que faire. L’homme à qui je voulais plaire n’en avait plus rien à faire de moi.

Une fois habillé, je sortis de la salle de bain, non sans une certaine appréhension. Mon cœur battait à une allure folle et me laissait présager le pire. A peine fus-je sorti, que je le vis avec la ferme intention de se jeter sur moi afin de me prendre dans ses bras. Je ne pus retenir les larmes à la pensée que finalement, j’étais seul comme jamais. En un instant, je vis mon sac, et couru vers lui avant de courir vers la sortie. Ewen n’eut pas le temps de m’attraper, j’étais déjà dans les escaliers de son immeuble, les dévalant à une vitesse incroyable. Une fois dehors, je courus encore plus vite, voulant m’éloigner un instant de ce cauchemar. Au bout d’un moment, je vis qu’il ne me suivait pas ou alors qu’il avait perdu ma trace. Je m’adossais au mur d’une petite ruelle, complètement essoufflé. Il n’y avait personne. Lentement, pour me remettre, je me laissais glisser le long du mur, me retrouvant assis avec mon sac à côté de moi.

Après un temps, une idée me vint alors. Fébrilement, je cherchais mon téléphone portable et l’allumait. Il était resté éteint pendant ces deux semaines volontairement. Voulant affronter la réalité, j’appuyais non sans appréhension sur le bouton d’allumage. Peu de temps après, je recevais deux sms. Le premier me disait que j’avais une vingtaine d’appel en absence provenant du même numéro que je connaissais par cœur : celui de Jaeden. Mon cœur s’emballa, plus que tout en cet instant j’avais besoin de lui, mais je savais que je ne devais pas craquer. Seulement, lorsque j’ouvris le deuxième message, un flot de larmes s’échappa de mes yeux. Il avait tout simplement écrit « Tu me manques… ».

Un élan de je ne sais quoi me saisis, et je me tournais rapidement sur le côté pour vomir, pris d’un haut le cœur puissant. N’ayant presque rien dans l’estomac, ce fut particulièrement douloureux, mais cette souffrance n’était rien par rapport à celle qui saisissait mon cœur. Je me rendais compte combien lui aussi me manquait terriblement, et qu’à cet instant précis plus que tout autre, j’avais besoin de lui. Sans trop savoir pourquoi, mu par une force inconnue, je me redressais sur mes deux jambes, m’appuyant en même temps sur le mur pour m’aider. M’essuyant la bouche à l’aide d’un mouchoir, ce fut les jambes tremblantes que je me mis en marche jusqu’à celui que j’aimais encore malgré tout, à qui j’étais prêt à pardonner, prenant sur moi pour faire vivre son amour pour de vrai. Une petite flamme d’espoir se rallumait dans mon cœur.

 

Je posais un instant le stylo. Je savais que ce serait la dernière pause que j’allais faire. Pour le reste, il ne faudrait surtout pas que je m’arrête. J’avais encore le plus dur à écrire… La scène qui allait suivre était ce qui nourrissait ma haine envers Jaeden à l’heure actuelle. Qu’aurais-je fais si je n’avais pas reçu ce maudit sms… Ne souhaitant pas me dégonfler et désirant aller jusqu’au bout, je repris mon récit.

Mes pas me menèrent d’eux même jusqu’à la porte de son studio. Je n’avais aucune idée du jour que nous étions, juste que la nuit n’allait pas tarder à tomber. Je cherchais rapidement les clefs de son studio, me demandant si je ne les avais pas gardés inconsciemment en sachant que j’aurais à m’en resservir. La porte était fermée à clef, ni Kain ni Jaeden ne devaient être là. Je pénétrais dans l’appartement, ne prenant pas la peine d’allumer la lumière. Dans un état hagard, j’allais m’asseoir sur le canapé sans rien faire, attendant simplement que Jaeden ne daigne rentrer. J’avais beau me sentir ridicule à revenir ici après tout ce temps, je m’en moquais, je voulais revoir Jaeden et trouver du réconfort au creux de ses bras. Oui… Lui aussi m’avait manqué…

Je restais un long moment assis dans le noir, dans son salon, attendant un homme qui ne viendrait peut être pas cette nuit. Mais je m’en moquais, j’étais prêt à attendre plusieurs jours s’il le fallait. Soudain, alors que je n’attendais plus, j’entendis la clef tourner dans la serrure. Mon cœur s’emballa, reconnaissant entre mille le bruit des pas de Jaeden. Il était de retour, mais pas seul… La porte se ferma, et je pus entendre des chuchotements.
Sans prendre la peine d’allumer la lumière, je le vis soudain débouler dans le salon, dans les bras d’un autre homme l’embrassant et le touchant sans la moindre pudeur. Ils traversèrent tous deux le salon sans même me voir, prenant lentement la direction de la chambre de Jaeden. Un à un, leurs vêtements tombèrent sur le sol. Je pouvais entendre le son de leur baiser et voir Jaeden  offrir à cet inconnu ce qu’il m’avait tant de fois donné. J’aurais voulu me crever les yeux et percer mes tympans, hurler ma souffrance et insulter Jaeden… Mais au lieu de cela, je restais assis dans le fauteuil, en tant que simple spectateur de ma défaite. J’avais définitivement perdu Jaeden… Il s’était moqué de moi depuis le début. Pourquoi avais-je cru à son sms ? Pourquoi m’avait-il envoyé cela ? Pourquoi…
Alors qu’ils disparaissaient tous deux dans la chambre de Jaeden, laissant la porte ouverte, des larmes silencieuses perlèrent sur mes yeux, les dernières que j’étais capable de verser…

Les bruits de plaisirs qui parvinrent peu de temps à mes oreilles furent pire que tout ; autant ceux qu’il faisait pousser à son nouvel amant, que ceux qu’il poussait lui-même. Je tentais tant bien que mal de boucher mes oreilles, voulant plus que tout faire cesser cela, mais étant pour le moment incapable de me lever. Si je n’avais pas vomi tout à l’heure, je l’aurais fait à l’instant. Plus le temps passais et plus je me sentais mal. Mes forces m’abandonnaient les unes après les autres, me laissant comme presque mort. Il fallait pourtant que je parte. Il poursuivait très bien sa vie sans moi et jamais je ne voulais qu’il voit l’état dans lequel j’étais sans lui. Non, je ne voulais pas lui offrir ce présent. J’étais à présent déjà bien trop humilié et profondément blessé. Quel idiot d’avoir pensé qu’il me portait encore un quelconque intérêt. Ce fut le cri de leurs jouissances qui me fit me résigner. Rassemblant mes dernières forces, je me levais marchant en titubant jusqu’à la porte d’entrée. Sans un bruit, je me retrouvais dehors, me dirigeant jusqu’à chez mon cousin. Lui seul avait été là pour moi jusqu’à maintenant et je n’avais aucun autre endroit où aller.

Après un temps qui me parut indéfini, j’arrivais devant sa porte, et sonnais plusieurs fois. Ewen finit par venir m’ouvrir et commença à déblatérer sans prendre la peine de me regarder :

–              Je suis désolé pour tout à l’heure, je ne sais pas ce qui m’a pris… Je…

Puis semblant réaliser mon état qui s’était dégradé, il changea tout de suite de ton et déclara :

–             Ilian ? Qu’est ce que ? Qu’est ce qui t’es arrivé ? Tu es…

J’étais dans un état pitoyable. Sans prendre la peine de lui répondre, je me dirigeais jusqu’à la salle de bain et fermais la porte à clef. Je voulais être seul et seul un bon bain m’offrirait cette solitude.

Je fis couler l’eau et sans plus attendre je me dévêtis et m’y plongeais dedans. L’eau était peut être un peu trop chaude, mais je m’en moquais. Une fois dans mon bain, je me retrouvais à regarder dans le vide, ne sachant plus quoi penser. J’entendais encore les cris de plaisirs qu’ils poussaient, je revoyais encore leurs corps enlacés et leurs bouches se dévorer. Je réalisais peu à peu que je venais de gâcher deux ans de ma vie. Mon cœur se comprima douloureusement. En deux ans, j’avais tout perdu, jusqu’à perdre le plus important. J’en vins alors à penser que si Jaeden m’avait trompé, c’était peut être parce que je n’étais qu’un bon à rien.

A cette réflexion, je finis par me lever, sortant du bain. Je ne m’y sentais pas bien, et je savais que je ne me sentirais bien nulle part. Il fallait que je fasse taire cette douleur en moi, l’étouffant s’il la fallait, la cachant par une douleur bien plus grande mais qui ne serait pas liée à Jaeden. Simplement vêtu d’une serviette sur les hanches, je sortis de la salle de bain et me dirigeais directement jusqu’à la chambre de Ewen. Celui-ci était étendu sur son lit, et me lança un regard intrigué. Détournant mon regard du sien, je contournais le lit pour m’allonger à côté de lui. J’allais lui donné ce qu’il voulait depuis le début. Je le savais avant ce baiser, mais j’avais tout fait pour ne pas le voir. S’il avait la solution pour me faire oublier alors…

Dans un état second, je m’étendis sur le lit, à côté de lui, puis alors qu’il se redressait afin de me dominer, je soufflais les mots qu’il attendait :

–             Fais ce que tu veux…

Tournant la tête de l’autre côté, je m’abandonnais, m’enfonçant un peu plus, me repliant au plus profond de moi-même. Ewen ne se fit malheureusement pas prier. En un rien de temps, il s’était penché au dessus de moi, et sans faire attention à mon état actuel, il fit  Ce qu’il voulait de moi depuis le début. D’une main, il fit tourner ma tête vers la sienne et approcha sa tête vers la mienne dans le but de me voler un baiser. Je n’eus même pas le courage de détourner une nouvelle fois la tête, alors que je n’avais aucune envie de ce baiser, ni de ce qui allait suivre. Pourquoi j’étais en train de faire cela ? Je n’en avais pas la moindre idée… Pour oublier… Oublier ce que je venais de voir et qui faisait saigner mon cœur inlassablement, le vidant de tout. Alors qu’il posait ses lèvres sur les miennes, je sentais déjà ses mains parcourir sans aucune pudeur mon corps. Ce contact me répugnait et pourtant je le désirais, mais pour une mauvaise chose. Il ne chercha pas à forcer le barrage de mes lèvres et dériva dans mon cou, sans cacher son excitation qui prenait très vite possession de son être. Il me souffla à l’oreille quelques mots :

–             Tu vas voir Ilian… Tu ne vas vraiment rien regretter… Tu vas enfin pouvoir l’oublier…

Si seulement ce qu’il pouvait dire était vrai… En un rien de temps, je fus débarrassé de la serviette qui était encore nouée à ma taille et de son t-shirt, collant la peau de son torse nu sur la mienne. Ses mains passaient et repassaient le long de mon corps, et son souffle chaud  dans mon cou me laissait cette sensation désagréable. Le contact de sa langue sur des zones normalement érogènes, n’avait pour effet que de m’écœurer. Cela n’avait rien à voir avec ce que me faisait Jaeden… Pourquoi pensais-je encore à lui ? Je ne devais plus jamais penser à lui, il devait disparaitre de ma vie, tout comme il m’avait si facilement fait disparaître de la sienne. Ses mains s’aventuraient déjà tout près de mon intimité. Tout allait trop vite, ou peut être que cela me permettait de réaliser ce que j’étais en train de faire dans le plus grand désespoir. Alors que ses lèvres regagnaient les miennes avec une intention plus ferme de les ravir, il tenta cette fois-ci de passer le barrage de mes lèvres. Brusquement, je tournais la tête, laissant échapper un « non je ne peux pas ». Mais cela ne l’arrêta pas, et il me força à tourner la tête vers lui, me bloquant d’un baiser et pénétrant dans ma bouche sous le coup de la surprise. Des frisons d’écœurement me saisirent. Non je ne pouvais pas faire cela ! Il fallait que cela cesse. Alors que j’essayais de nouveau de me débattre, tentant vainement de m’arracher à son étreinte, gémissant une dernière fois un « non », ne voulant pas de ce rapport non consenti, Ewen devint bien plus brusque. Me serrant fermement et se redressant, me dominant de toute sa hauteur, il déclara, ne cachant pas son envie malsaine de mon corps :

–             C’est trop tard maintenant Ilian…

Une larme roula alors sur ma joue, trop faible pour continuer à me débattre et Ewen en profita pour attaquer de nouveau :

–             Pense à Jaeden… Pense à ce qu’il t’a fait…

Il avait du choisir ses paroles avec soin, car ce fut les derniers mots qu’il prononça pour le moment, me laissant totalement détruit. Résigné, anéanti, je fermais les yeux, laissant mes larmes silencieuses attester de mon état, abandonnant toute possibilité d’échappatoire. J’étais bien trop affaibli mentalement et physiquement pour tenter quoi que ce soit. Ewen m’avait enfin à sa merci et allait en profiter comme il se devait. Peut être que je méritais cela…

Alors qu’une main quitta mon corps, je sentis après quelque temps, un doigt humidifié pénétrer en moi. Un cri muet de douleur m’envahit, me crispant totalement. Trop excité et impatient, il n’attendit même pas que je m’habitue à sa présence commença à mouvoir son doigt en moi sans la moindre douceur. On eut dit qu’il le faisait plus par obligation que par envie. Cependant, même si c’était douloureux, cela ne l’était pas encore assez pour effacer celle d’avoir perdu Jaeden. A la place de cela, une peur sourde me saisissait. Mais je restais là, immobile, sans chercher à me débattre ou à me débarrasser de lui. J’étais là, immobile, mon corps totalement tendu et crispé sur cette seule douleur que je ressentais en moi.
Bien trop vite un second doigt suivit le premier, et après seulement quelques va-et-vient, il se retira, ne prenant pas la peine de se servir d’un troisième. Mon cœur se serra encore une fois à l’idée que c’était seulement le deuxième homme à me posséder après Jaeden alors que Jaeden en avait et en possèderait encore des tas d’autres.

Pressé, Ewen finit de se dévêtir. J’avais toujours les yeux clos, mais je pouvais entendre le bruit de ses vêtements jeter négligemment sur le sol. Il se plaça au dessus de moi, prenant le chemin de l’inévitable. Mon cœur battait extrêmement vite et je me demandais comment il faisait pour ne pas lâcher. J’étais maintenant totalement terrifié par ce qui allait suivre.

D’un ample et violent coup de bassin, Ewen fut en moi, m’arrachant cette fois-ci un cri de douleur, m’arquant de tout mon long. Alors que je tournais de nouveau la tête sur le côté, me larmes redoublèrent. Sans attendre plus longtemps, Ewen commença à se mouvoir en moi, faisant bouger mon corps sous le rythme de ses déhanchements. Alors que ses gémissements arrachaient mes oreilles, j’avais l’impression qu’il déchirait ma peau la mettant à vif. Jamais je n’aurais pensé qu’un acte non consentit puisse être aussi douloureux. Peu à peu, ses gémissements gagnèrent en intensité, et ce fut bientôt des cris qui s’échappèrent de ses lèvres. A aucun moment je n’ouvris les yeux, en subissant déjà largement assez. Tout ceci dura un temps que je jugeais interminable. Plus celui-ci avançait et plus la douleur était importante. Il m’est impossible de décrire tout avec précision, ni la foule de choses que je ressentis, je pense qu’il n’y a d’ailleurs pas de mots pour l’expliquer. Anéanti, ce fus sans le moindre soulagement que je le sentis se rependre en moi après un cri de plaisir, me marquant à jamais, me salissant pour toujours.
Il mit un temps avant de se retirer et de s’allonger à côté de moi. Sans perdre un instant, je me roulais en boule, complètement nu, lui tournant le dos. Je tremblais d’émotion, mais ce fut silencieusement que je versais les premières larmes d’une longue série. Je venais de perdre quelque chose, certainement la seule chose qui faisait encore de moi celui qu’on nommait : Ilian.

Sans plus attendre, réalisant que je ne pouvais écrire plus et que la dernière ligne était maintenant couchée sur papier, je fermais mon cahier et me levais, voulant m’en éloigner le plus possible. J’allais m’asseoir sur mon lit en titubant et ce fut seulement une fois adossé contre le mur, les genoux repliés contre moi-même que je me laissais aller. Un sanglot éclata, je l’avais contenu jusqu’à maintenant, et ce n’était plus possible. Finalement, cela ne m’avait pas aidé à oublier, au contraire, cela était bien plus douloureux. Pris d’un violent frisson, je me glissais sous les couvertures, tremblant d’un froid qui jamais ne pourrait disparaître. Ca y était… Je l’avais fait… Je l’avais couché sur papier et je n’en sortais que plus détruit. Il ne me restait que très peu d’heures pour dormir, mais je savais que cette nuit, je ne fermerais pas un œil. Pendant un temps long et indéfini, je pleurais, tremblant de tout mon être, priant pour que personne ne me découvre ainsi. Demain matin, j’aurais retrouvé le masque de l’homme froid et arrogant qui était tellement plus plaisant…

*

 

Je me trouvais dans le bureau de Jaeden, à attendre qu’il daigne enfin arriver. Nous avions rendez vous tôt ce matin, et l’absence de sommeil que j’avais eu cette nuit me rendait impatient et de mauvais poil. Je fixais son diplôme, sans trop savoir pourquoi. Lorsqu’il finit enfin par arrivé, il retira sa veste et s’assis dans son fauteuil avant de s’excuser, retirant mon dossier de sa sacoche me rappelant indéniablement le lien que nous avions maintenant :

–             Désolé pour le retard.

Comme à mon habitude, je ne pris pas la peine de répondre, me contentant de le fixer froidement. Il ouvrit alors son tiroir et sortit mes cahiers. Mon regard se posa sur eux, en même temps que la rancœur que je nourrissais pour lui se ravivait. Doucement, il les approcha de moi, et déclara l’air déterminé :

–             Tu peux les reprendre. Je ne les ais pas lus. Un jour, j’espère, tu me feras assez confiance pour me les donner par toi-même, finit-il calmement.

Je lui lançais un regard méchant. J’étais loin de lui avoir pardonné. Cependant, je repris immédiatement mes cahiers, les tenants contre ma poitrine. C’était la seule chose que j’avais fait de bien en quatre ans, la seule chose qui m’avait permis de m’évader un peu. Je les tenais comme si c’était pour moi l’objet le plus précieux de mon existence.

–             Je ne les ai pas lu, mais… Mon petit ami l’a fait, sans que je m’en aperçoive. Je suis désolé, fit-il, soutenant mon regard.

Je ne répondis rien, gardant mon regard noir au plus profond de ses yeux. C’était bien l’un des seul à pouvoir le soutenir aussi longtemps. Soudain le téléphone sonna et il décrocha immédiatement, coupant cours à la tension que je mettais à l’ouvrage.

–             Oui ? Fit-il, regardant dans le vague… Bien je serai là.

Il raccrocha le combiné, plantant son regard dans le mien qui n’avait toujours pas changé d’intensité. Malgré moi je le revoyais, plus de quatre ans en arrière, traversant le salon avec cet homme… Il finit par reprendre la parole :

–             Hier j’ai été voir le directeur, pour lui demander de me changer de patient, mais il n’a pas voulu. Tu vois, ce n’est pas moi qui veut à tout prix t’aider. Nous sommes coincés ensemble pendant un bon bout de temps, alors fais un effort ! S’exclama-t-il, sur un ton dur qui ne me plut pas du tout.

Si je ne laissais rien paraître, j’étais malgré moi profondément blessé qu’il ait fait la demande d’abandonner mon cas. J’avais donc si peu d’importance à ses yeux. Sentant que je divaguais et en colère contre moi-même plus que contre lui, je ne pus que lui lancer un regard méchant, presque tueur. Une envie sourde de lui faire mal, encore sous l’emprise de la rancœur que j’avais accumulée la nuit dernière, je lui demandais soudain, un sourire malsain accroché aux lèvres :

–             Qu’est ce que ça fait d’apprendre qu’on est trompé ?

–             Je ne suis pas trompé, me répondit-il sur le même ton.

Je ne répondis rien et gardait mon sourire qui l’écœurait. Se persuader du contraire, cela marcherait un temps, mais pas éternellement… Soudain, dans un élan de nervosité, il laissa tomber son dossier sur la table, provoquant un bruit sourd.

–             Tu as refais ta vie avec Melvin, alors laisse-moi tranquille, dit-il en évitant mon regard.

Il s’abaissa pour reprendre une feuille qui était tombée et lorsqu’il se releva, il eut la surprise de me retrouver debout. S’en était trop. Il était sérieusement en train de se foutre de ma gueule. Croyait-il vraiment que j’avais inventé toute cette histoire par pure jalousie ? Je regrettais maintenant de l’avoir mis au courant.

–             Je n’ai pas dis que l’entretien était terminé, dit-il, la voix autoritaire.
–             Et pourtant il l’est, répliquais-je, me retournant.

Je ne pouvais supporter une minute de plus en sa présence. J’avançais jusqu’à la porte, et posais la main sur la poignée, mais ne l’abaissa pas. Il avait voulu jouer à ce petit jeu avec moi, et bien il ne serait pas déçu. Plein de haine, je déclarais :

–             Je suis certain qu’en ce moment même, il a ramené son mec et qu’il est en train de se faire baiser dans votre lit. Et j’espère que lorsque tu le découvriras, tu auras tellement mal que tu voudras crever. J’ai hâte de voir ça, Jaeden.

Sans un mot de plus, je sortis de la pièce, le laissant seul avec cette ambiance sinistre. J’allais directement dans ma chambre, au moins pour y reposer mes cahiers. J’eus la surprise de découvrir Melvin devant ma porte, qui déclara avec un sourire :

–             Oh ! Tu as récupéré tes cahiers.

Sans prendre la peine de lui répondre ou de lui porter une quelconque attention, j’en saisis un au hasard et le lui tendit, avant de rentrer dans ma chambre et de m’enfermer. Alors que j’allais m’asseoir à mon bureau, j’entendis frapper à ma porte. Melvin entra dans ma chambre peu de temps après et bredouilla :

–             Je voulais juste te dire merci Ilian. Je…
–             Tu l’as fais, alors maintenant laisse moi seul. Je n’ai pas été assez clair peut être ?

Melvin sortit sans un mot. J’avais était dur avec Jaeden et Melvin, mais cela ne me faisait ni chaud ni froid. Je rangeais un à un mes cahiers, prenant soin de mettre sous la pile le livre que j’avais écris cette nuit. N’ayant pas la tête à l’écriture, j’attrapais un de mes livres et m’assit sur le lit, me plongeant dans ce monde qui ne m’appartenait pas et qui m’apaisait.

*

 

Il devait être assez tard dans la nuit, et bien qu’épuisé, je ne parvenais toujours pas à trouver le sommeil. J’avais entamé un autre livre, n’ayant rien d’autre à faire de la journée et ayant plus que tout besoin de solitude. J’étais tranquillement assis devant la fenêtre de ma chambre, profitant du peu d’air frais qu’elle pouvait m’offrir. Soudain, alors que je ne m’y attendais pas du tout, quelqu’un ouvrit la porte. Tournant la tête vers l’intrus, j’y découvris avec surprise Jaeden, un air épuisé et pathétique affiché sur le visage.

–             T’es tout seul ? Demanda-t-il en regardant dans tous les recoins.

Je ne répondis rien, le regardant froidement. Plusieurs questions venaient à mon esprit, notamment sur la raison de sa présence ici, mais je n’y laissais rien paraître. Il était saoul, c’était une évidence. Il haussa les épaules, murmurant « C’est trop nul », avant de marcher et de fermer la porte. Seulement, il ne réussit qu’à renverser ma lampe de chevet sur la petite table. Immédiatement, il se baissa pour la ramasser, mais sa tête percuta le meuble, et il s’écroula sur ses fesses mort de rire. Je l’avais déjà vu saoul, mais jamais dans un aussi sale état. Il en était presque ridicule.

–             Depuis quand tu utilises des objets pour essayer de me tuer ! Dit-il, approchant de ses lèvres la bouteille de vodka qu’il tenait dans la main.

Un sourire amusé étira mes lèvres, et le réalisant, je retrouvais bien vite mon visage habituel. Sans un mot, il se releva et s’écroula sur mon lit sans la moindre gêne, posant la bouteille sur le sol.
Les yeux fixés sur le plafond, il ne dit rien pendant un moment, me laissant avec mes interrogations. Il finit par fermer les yeux, et alors que je crus qu’il allait s’endormir, il se mit à parler.

–             Tu voulais me voir détruit ? Et bien profite. Je refais exactement la même chose qu’il ya quatre ans. Je me bourre la gueule et je fume joint sur joint. J’ai même voulu baiser, mais Kain m’en a empêché, tout ça parce qu’il te ressemblait.

Si j’étais déjà sous le choc du début de sa réplique, la fin m’acheva et mon livre m’échappa des mains pour tomber sur le sol. Je ne comprenais plus rien. Perdu, je ne dis rien, figé sur place, ne pouvant qu’écouter la suite.

–             Je suis pitoyable. Je l’ai vu ! T’avais raison, ce mec me trompait depuis quatre mois. Alors qu’on était ensemble depuis un an, même pas… Et le pire c’est que je m’en fous. Je l’ai vu, l’autre, lui mettre la main dans le boxer, j’ai tout vu. Et je m’en fous !

Si j’avais pu rester insensible jusque là, c’était maintenant impossible. Et si Jaeden aurait ouvert les yeux et tourné la tête vers moi, il aurait vu de la peine affichée sur mon visage, un sentiment que je n’avais pas ressenti depuis longtemps. Il était saoul et disait plus qu’il ne devrait. Demain il ne s’en souviendrait peut être plus et le regretterait. Il fallait qu’il se taise, qu’il s’endorme… Il en avait déjà dit suffisamment. Je serrais les poings, voulant faire cesser ce tremblement qui commençait à me saisir. Cette souffrance, j’en étais maintenant sûr, je ne la souhaitais à personne et encore moins à celui qui me l’avait fait connaitre. J’avais tord en disant que je le laisserai crever dans sa peine… J’avais du mal à saisir tout ce qu’il disait et c’est alors que dans un dernier effort, il prononça ces derniers mots avant de s’endormir :

–             Je m’en fous… Parce que tout ce qui trotte dans ma tête… C’est que tu sors avec ce gamin moche que je déteste plus que tout…

J’encaissais difficilement ce qu’il venait de me dire et n’y tenant plus je marchais vers lui. Même si c’était sous l’emprise de l’alcool il venait de me dire plus que je n’avais espéré pendant nos deux ans de relation. Certes, c’était loin d’être une parfaite déclaration, mais c’était ce qui s’en rapprochait le plus. Alors que j’arrivais à sa hauteur, les larmes aux yeux, je m’assis sur le lit. Ce fut seulement au moment où je tendais un bras vers lui que je réalisais ce que j’étais en train de faire. Qu’était-il pour moi, si ce n’est mon médecin. Nous avions tous deux tourné la page plus ou moins difficilement il y quatre ans. Je sentais bouillir en moi cette rancœur, se battant douloureusement avec mon envie de l’aider et de tendre la main vers lui. Ce fut finalement ma souffrance qui prit le dessus et me poussa à faire demi-tour, m’asseyant dans un coin de la pièce, à l’opposé de Jaeden, recroquevillé sur moi-même. Cette fois-ci, je pleurais vraiment, et je n’arrivais même pas à en saisir la raison. J’avais mal… Si seulement il avait parlé quatre ans auparavant… Si seulement je ne l’avais pas vu dans ce bar… Si seulement, il ne m’avait pas envoyé ce texto… Et enfin, si seulement je n’étais pas allé chez lui ce soir là… Ou aurait été ma place, que serions-nous devenu ? Qu’avais-je espéré de ses mots prononcés sous un état d’ébriété ? Pourquoi continuais-je malgré tout à m’accrocher ? Je ne devais pas.

Epuisé par ma nuit blanche et mon état fébrile, je finis par m’endormir au milieu de mes pleures.

Encore une dispute avec Jaeden… Je m’étais démené pour faire une soirée en amoureux, cuisinant une bonne partie de la soirée. Je voulais simplement profiter un peu de lui et venait juste de lui demander s’il pouvait, au moins, une soirée ne pas sortir avec ses amis. Je lui laissais beaucoup de liberté, mais il ne me respectait pas et était loin de m’offrir le temps que je souhaitais.

–              S’il te plaît Jaeden… Juste cette soirée…
–              Fallait m’en parler avant. J’ai prévu un truc avec mes potes.

–              Mais c’était pour te faire une surprise…

Jaeden soupira, et ne répondit rien, j’en profitais pour ajouter :

–              On en fait assez rarement. Tu pourrais au moins…
–              On n’est pas marié je te signale ! Cria-t-il presque en me coupant la parole.

Il partit en claquant la porte, sans un regard pour moi. J’encaissais avec difficulté sa dernière phrase. En ce moment, notre couple n’allait pas bien fort. Que dis-je un couple, ce n’était peut être pas ce que nous étions. J’en avais assez de me faire traiter ainsi, avec tous les efforts que je faisais. Bêtement, je me mis à pleurer alors que je rentrais dans la cuisine en voyant le repas que j’avais préparé. Sans prendre le temps de ranger, je décidais d’aller chez mon cousin. Je n’avais de toute façon plus rien à faire ici. J’attrapais simplement ma veste et mon écharpe, il faisait froid à cette période de l’année. Une fois à l’extérieur, je marchais d’un pas rapide jusqu’à chez mon cousin. Mes larmes s’étaient taries, mais je savais que ce n’était qu’une question de minutes avant que cela ne recommence. Je me trouvais tellement idiot de pleurer ainsi. Après tout c’était vrai nous n’étions pas mariés, mais je l’aimais.
Arrivé devant chez mon cousin, je sonnais plusieurs fois jusqu’à ce qu’il vienne m’ouvrir. A peine eut-il entrouvert la porte que j’éclatais de nouveau en pleurs et j’entendis Ewen me dire avant de me prendre dans ses bras :

–              Qu’est ce qu’il t’a encore fait ?

Il m’attira à l’intérieur et me fis m’asseoir dans le salon pendant qu’il allait me préparer un bon chocolat. Ce n’était pas la première fois que je venais chercher du réconfort chez lui. Alors qu’il revenait, posant ma tasse sur la table et s’asseyant à côté de moi, je prononçais tout haut ce que je pensais tout bas :

–              Je suis trop exigeant c’est tout…

Ewen ne fit aucun commentaire, se contentant d’allumer la télévision, me permettant de me changer les idées.  Nous regardâmes un film, durant lequel je me calmais peu à peu. Quelques heures plus tard, alors que j’étais en train de m’endormir et qu’Ewen était allé se coucher dans son lit, j’entendis quelques coups discrets frapper à la porte. Curieux, je me levais et allais ouvrir pour découvrir Jaeden, me tendant directement un paquet de mes bonbons préférés.

Je ne le pris évidement pas et rétorquais méchamment :

–              Je croyais qu’on n‘était pas mariés !

Jaeden soupira et haussa les épaules, avant de se rapprocher subitement de moi. Après un simple effleurement de lèvres qui m’offrit des frissons comme il avait l’art de me les donner, il me murmura :

–              Faut croire que tu me manquais…

Sans hésiter un instant de plus, lui pardonnant instantanément, j’entrouvris mes lèvres, et recouvrit les siennes, lui offrant après un sourire le baiser désiré…

 

Mes yeux papillonnèrent revenant difficilement à la réalité. Je me rappelais vaguement d’un rêve du passé, mais n’y prêtait aucune attention. Il ne fallut pas longtemps pour me souvenir de ce qui s’était passé cette nuit. Je me rappelais cependant m’être endormi sur le sol, alors que j’étais maintenant allongé dans mon lit. A la façon dont la couverture était repliée sur moi, je sus que c’était l’œuvre de Jaeden. Je regardais l’heure. Dans moins d’une heure, nous avions un rendez vous de prévu. Je soupirais, pensant que celui-ci serait un des plus pénibles. Je me levais difficilement, légèrement courbaturé de ma nuit passée sur le sol, puis ramassant mon livre, je partis en direction de la douche. Une fois propre et habillé, je fis un détour par l’infirmerie afin qu’elle change mon pansement. Je détournais le regard pendant tout le temps de son soin. Puis alors que j’étais en train de partir, elle déclara froidement que je maigrissais trop et qu’il valait mieux pour moi que je m’alimente sérieusement si je ne voulais pas qu’elle se mêle de mon cas. Avec le peu de temps qu’il me restait, je me rendis au réfectoire, pour y découvrir Melvin, qui me parla pendant tout le temps du repas de mon histoire. Je ne l’écoutais que d’une oreille distraite, sentant peu à peu une boule au ventre prendre possession de moi. Comment allait-il réagir, et quelle excuse allait-il utiliser.

L’heure arriva bien trop vite, et je me rendis à contrecœur jusqu’à son bureau, reprenant mon visage impassible cachant avec savoir faire mon appréhension. Je frappais quelques coups à la porte, et finis par entrer. Jaeden était assis à son bureau, le nez plongé dans mon dossier. Lorsqu’il redressa la tête, il me dit simplement « bonjour » avant de m’inviter à m’asseoir. Il avait une mine affreuse, certainement une gueule de bois dû à sa consommation excessive de la veille. Je m’assis en face de lui, tout en continuant de le fixer, le détaillant afin de trouver la moindre faille. Jaeden ferma nerveusement son dossier, et sans parvenir à cacher sa gêne, il commença à parler, disant ce qu’il n’aurait jamais dû :

–              Je… Je m’excuse pour ce qui s’est passé hier soir… Ca… Cela ne se reproduira pas. t… Je suis désolé, j’ai vraiment tout oublié, je ne me souviens de rien. Alors on oublie tous les deux d’accord ?

Une foule de différents ressentis vinrent se mêler en moi, mais je ne laissais rien paraître. Il m’avait fait sa première déclaration détournée après quatre ans et ne s’en souvenait même plus. Dire que j’avais esquissé un geste vers lui… Dire que j’avais encore pleuré à cause de lui… Qu’espérais-je après tout ? Je le détestais pour ce qu’il m’avait fait, je ne lui devais rien. Je gardais le silence, n’ayant rien à y répondre, même si une question me brûlait les lèvres.

–              Bon, poursuivit-il, ayant l’habitude de parler seul maintenant. Je suis vraiment trop fatigué et je n’ai aucune envie de commencer ma journée par une dispute, alors… Je te propose de regarder un film. Nous faisons notre rendez vous, il n’est pas spécifié ce que nous devons y faire, alors je pense que ça ne gêne personne.

Il sortit de son tiroir le boitier d’un dvd, sortit le cd, et posa la boite bien en évidence sur la table. Se rappelait-il que c’était le premier film que nous étions allé voir au cinéma ensemble. S’en était-il seulement rendu compte ?

Une fois le dvd mis dans son ordinateur, il tourna l’écran afin que je puisse voir, et après avoir lancé le film, il s’enfonça dans son fauteuil. Je me tournais légèrement, sans un mot, n’ayant rien d’autre à faire que regarder ce film et chassé ce souvenir qui venait me hanter : nous deux, côte à côte, sa main sur ma cuisse et ma main caressant tendrement la sienne…

J’eus beaucoup de mal à me concentrer sur le film. La même question qui me trottait dans la tête depuis le début de l’entretient me brûlait les lèvres et pourtant je trouvais idiot de la lui poser. S’il ne se souvenait plus de rien alors…. Cependant, j’avais du mal à croire à cette excuse. J’étais presque certain qu’il me mentait afin d’éviter toute discussion gênante. De toute façon, avais-je vraiment envie d’aborder cela ? Ce fut Jaeden qui en parlant me sortit de mes réflexions :

–              J’ai l’impression d’avoir déjà vu ce film…

Avait-il donc si peu de mémoire ? J’avais donc pensé juste, il n’avait jamais porté d’importance à notre relation. J’étais uniquement l’homme avec qui il baisait régulièrement. Pourtant ce qu’il me disait maintenant ne correspondait pas avec ce qu’il m’avait dit hier soir… Je commençais à me perdre…
D’un ton froid, je choisis de lui répondre après un temps :

–              Notre première sortie au cinéma…

–              Ah oui… Excuse moi…Répondit-il, encore plus gêné.

–              Ce n’est pas la première chose que tu oublies. Répliquais-je.

Si ma phrase cinglante l’agaça, il n’en laissa rien paraître et détourna le regard. Nous continuâmes silencieusement à regarder le film. Pas un mot ne sortit de nos bouches jusqu’à la fin, alors que cette même question me brûlait toujours les lèvres. Ce fut finalement lorsque Jaeden coupa le générique, que je craquais :

–              Qu’est ce que c’est que cette histoire avec Melvin ?

Jaeden sursauta presque de surprise à ma question. Autant dire qu’il ne s’y attendait pas du tout. Il reprit ses esprits et me répondit :

–              Je ne vois pas ce que tu veux dire ?

Il me suffit d’un regard pour qu’il comprenne ce que je voulais dire. Il avait très bien saisit ma question. Un voile de tristesse passa dans son regard et il finit par ajouter :

–              Excuse-moi Ilian… Je te reproche de te mêler de ma vie, alors que je fais la même chose…

C’est alors que son portable sonna. Jaeden le prit en main, regarda qui l’appelait, appuya sur un bouton pour raccrocher après un léger soupir, et reporta son attention sur moi. A la tête qu’il faisait, je n’avais pas besoin de me questionner plus avant sur l’identité de son interlocuteur qui ne pouvait être que l’homme qui l’avait trompé. Je choisis ce moment pour parler à mon tour, cette fois-ci sur un ton un peu moins dur qui ne voulait amener aucune dispute :

–              Tu crois vraiment que j’ai refais ma vie avec lui ? Tu ne me connais alors pas si bien que cela…

Jaeden baissa la tête en rougissant, puis haussa les épaules. Son portable sonna encore une fois et il réitéra l’opération avant de déclarer :

–              Il est plutôt pas mal…

Ravalant ma rancœur, je répondis :

–              C’était il y a quatre ans que tu aurais pu te montrer jaloux Jaeden.

Jaeden laissa échapper un « je sais », avant que son portable ne sonne de nouveau. Agacé je demandais :

–              Tu ne réponds pas ?
–              Pour lui dire quoi…

Un silence s’installa entre nous, et Jaeden se tourna vers la fenêtre, regardant le parc tristement. Je ne pouvais nier que je détestais le voir dans cet état. Sans la moindre gêne, je l’observais. En quatre ans, il avait gagné en beauté. J’aimais énormément son regard et en particulier lorsqu’il se déposait sur moi avec cette lueur si particulière quatre ans auparavant. Je ne pouvais que jalouser les autres hommes qui avaient partagé son lit avant et après moi. Mais tout était maintenant terminé et je ne pouvais qu’éprouver des ressentiments et de la rancune pour lui. Simplement, j’avais malgré tout envie de lui venir en aide, car qui mieux que moi connaissait sa situation.

Alors que son portable sonna de nouveau, sans la moindre réflexion, je me levais et saisit son téléphone avant de décrocher. J’entendis la voix pathétique de son amant dire :

–              Jaeden? Je…

Je ne lui laissais pas le temps de déblatérer ses minables excuses, et sous le regard stupéfait de Jaeden je déclarais :

–              Jaeden n’a aucune envie de te voir !

Sans plus de cérémonies, je raccrochais, prenant le soin d’éteindre même son téléphone avant de le reposer sur la table et de m’asseoir dans mon fauteuil. Ca y était, je l’avais fait… Je l’avais aidé un peu. Certes ce n’était pas grand-chose, mais c’était déjà beaucoup de ma part.
Jaeden me regardait toujours étonné, jusqu’à ce qu’il finisse par éclater de rire. Je préférais mille fois le voir ainsi, et un sourire vint étirer mes lèvres, un sourire que je ne cherchais pas à cacher. Jaeden me rendit mon sourire, jusqu’à murmurer un simple « Merci Ilian ». Je décidais alors de me lever, sentant qu’il était en train d’ouvrir une faille en moi et que j’avançais sur un terrain dangereux et glissant. Jaeden ne fit rien pour me retenir mais alors que j’arrivais à la porte, je me retournais et déclarais d’une traite :

–              Il n’y a rien entre Melvin et moi. Courage Jaeden.

Puis, j’ouvris la porte et alla directement jusqu’à ma chambre. J’avais cette cruelle envie de pleurer sans savoir pourquoi, et je la réprimais avec violence. Alors que j’arrivais devant la porte de ma chambre, Melvin était encore à côté. Je lui avais demandé de ne pas y entrer sans que je ne sois là et il respectait ma décision.

–              Je… J’ai fini ton histoire et j’aimerais en lire une autre. Et si tu as le temps pour que je te dise ce que je pense de celle-ci… je…

–              Allez entre, répondis-je simplement, l’invitant à me suivre…

*

 

L’après-midi était maintenant bien avancée, et j’avais eu l’autorisation de me rendre dans le parc. Alors que je prenais la direction de mon banc, j’entendis deux personnes se disputer. Une des voix ne m’était pas inconnue. Curieux, je m’approchais, et me glissant derrière des arbres, j’écoutais Jaeden et Hugo se disputer. Au moins, jamais Jaeden et moi n’avions connu ce genre de dispute. J’avais préféré m’éloigner que de connaître cela. Je n’aurais jamais supporté de voir Jaeden à la place d’Hugo en pleur en train de supplier un pardon.

–              Je suis désolée Jaeden…. S’il te plait… Allez reviens… C’était une erreur… Je n’aurais jamais dû… J’allais y mettre fin. Il n’y a rien entre lui et moi. Je… Je ne sais pas ce qui m’a pris.  Je t’en supplie Jaeden, ne me fait pas ça !

–              C’est terminé Hugo. Je te laisse quelques jours pour rassembler tes affaires et trouver de quoi te loger et tu quittes mon appartement.

–              Mais…

Hugo tenta de s’approcher de Jaeden, mais celui-ci s’écarta et dit froidement :

–              Va t’épancher sur l’épaule de quelqu’un d’autre. Sur celle de mon frère par exemple, puisque vous vous entendez si bien maintenant.

–              Ne détruit pas tout Jaeden, je t’en supplie. Ensemble, tous les deux… On peut surmonter cela.

–              C’est toi qui as tout détruit le jour où tu as cédé ! Je ne veux plus te voir, tu m’entends ! Tu quittes mon appartement. Tiens tu n’as qu’à plutôt aller voir ton Joe, si je ne suis pas assez bien pour toi !
Sur ces derniers mots, Jaeden tourna le dos à Hugo, reprenant le chemin de l’hôpital. Hugo alla s’asseoir sur le banc et pris sa tête entre ses mains, le corps secoué de sanglots.
Sans cacher mes mauvaises intentions, j’approchais de lui, me dévoilant avec un grand sourire aux lèvres. Sans qu’il n’ait le temps de remarquer ma présence, je déclarais brusquement sans cacher ma haine que je détournais malgré moi :

–              C’est de ta faute ! Ca ne sert à rien de pleurer.
Alors qu’il levait son visage vers moi emplie de larmes et d’incompréhension, je poursuivis :

–              Ce n’est pas toi qui devrait être là à te morfondre sur ton sors. Tu as fait une connerie, la pire de toute, lève toi et assume. Et surtout arrête d’insister avec Jaeden, tu ne fais que le blesser et il n’a vraiment pas besoin de cela.
En colère, il se leva, me faisant face et me dit en haussant le ton :

–              Tout est de ta faute ! Tu n’avais pas le droit d’ouvrir ta gueule ! S’il souffre c’est parce que tu lui as dit, tu lui as mis le doute !

–              Il avait le droit de savoir ! Rétorquais-je. Ce n’est pas moi qui l’est trompé, ne rejette pas la faute.
–              Tais-toi ! Hurla-t-il. J’aime Jaeden plus que tout et tout est détruit par ta faute…

Soudain il s’arrêta, puis planta ses yeux dans les miens et comme illuminé il m’envoya un sourire haineux et déclara :

–              Ah je sais ! Tu as fait exprès ? Tu comptes le récupérer c’est ça ? Crois-tu qu’il en a vraiment quelque chose à faire d’un timbré dans ton genre ? De toute façon t’es pas son genre !
Je rétorquais simplement en lui envoyant mon sourire mauvais comme j’avais l’art de les faire, puis déclarais avant de partir :

–              Qui sait…

Rapidement je lui tournais le dos et pris la direction du bâtiment. J’avais suffisamment pris l’air. J’allais jusqu’à ma chambre, n’ayant aucun autre endroit où aller. Alors que je marchais dans le couloir, sous l’œil avisé des infirmières et des surveillants, je vis Jaeden, accoudé à une fenêtre, fixant l’extérieur tristement. Je m’approchais de lui, arrivant presque à son niveau. J’avais beau ne pas le vouloir, je ne pouvais pas ne pas être indifférent à sa souffrance. Il me l’avait déjà fait vivre et je savais ce qu’elle représentait. Je passais devant lui, marchant directement jusqu’à ma chambre. Je ne devais pas lui parler. Secrètement je me demandais s’il avait été dans le même état lorsque je l’avais quitté. Pessimiste, la réponse qui suivait était négative. Les circonstances étaient différentes et à l’époque, il se moquait totalement de moi. Mon cœur se serra une fois de plus, cela arrivait bien trop souvent en ce moment. J’arrivais dans ma chambre, et m’assis à mon tour près de la fenêtre, regardant le parc. Un sourire finit par se dessiner sur mes lèvres au souvenir de ma toute récente entrevue avec Hugo. Je m’étais venger en quelque sorte à travers lui, et sans que Jaeden soit au courant, je l’avais protégé.
Ce même sourire fut sur mes lèvres au moment où je fermais les yeux lorsque je fus couché bien plus tard, m’emportant au pays des songes.

**

Le lendemain, je fus réveillé très désagréablement par quelqu’un frappant à la porte. Il semblait attendre que je lui dise d’entrée car il insistait sans pour autant entrer. Je finis par me lever, et allait directement à la porte pour ouvrir d’un coup sec. C’était Jaeden.

–              Ah ? Tu es enfin réveillé, s’exclama-t-il avec le sourire.

Il respirait la bonne humeur et je trouvais sérieusement cela étrange. Seulement, je venais de me réveiller et je n’avais aucune envie de m’appesantir sur la question.

–              Il est quelle heure… Demandais-je à moitié endormi, mais parvenant tout de même à être assez froid.
–              Huit heure… Bon prépare toi à ce que je vais te dire Ilian. Plus tôt on sera parti et mieux.
–              Jaeden ? Tu as encore bu ?

Il semblait complètement euphorique, et je ne l’avais jamais vu dans cet état. Autant dire qu’à mes yeux en cet instant, il semblait complètement fou. Et puis partir où ? De quoi parlait-il ?
Ah ma question il soupira et déclara :

–              Mais non… C’est que… Ah…

Il semblait avoir quelque difficulté à parler. De plus en plus sceptique, je me contentais de le regarder, attendant qu’il se décide enfin à faire quelque chose.

–              Ilian, je viens d’obtenir la permission de te faire sortir d’ici pour la journée. Je me suis entretenu hier soir avec le directeur et…

–              Qu’est ce que tu racontes ? Dis-je cette fois-ci parfaitement réveillé.
Jaeden sembla soudain un peu gêné et d’un ton moins enjoué, il m’expliqua :

–              Tu… Tu maigris à vu d’œil depuis ta tentative de… Enfin tu ne te nourris plus, et le directeur et moi avions pensé que… Une sortie te ferait du bien. Enfin… Tu devras juste porter un bracelet au cas où tu t’échappes, mais nous ne serons que tous les deux.

–              Je…

Ce fut à mon tour de ne plus savoir quoi dire, réalisant à peine ce qu’il venait de me dire. Sortir d’ici, pendant toute une journée… Je n’y avais même jamais songé. Pour moi, ma vie était déjà toute tracée : voir défiler les psychiatres les uns après les autres sur mon cas, jusqu’à ce que finisse par mourir dans ce lieu sans jamais l’avoir quitté. Sortir ne serait-ce qu’une journée… Je ne l’avais même jamais espéré. Jaeden avait un sac en plastic d’une boutique de vêtements dans sa main gauche, et il me le tendit brusquement.

–              Je te laisse le choix Ilian. Si tu veux cette sortie alors je te laisse te laver et t’habiller en civil avec ces vêtements que je suis allé t’acheter ce matin tu me rejoins dans mon bureau.

J’attrapais fébrilement le sac, j’avais même du mal à garder mon visage impassible. Jaeden m’offrit une nouvelle fois un sourire qui fit battre mon cœur comme jamais, sans que je sache pourquoi. Avant de me tourner le dos et de prendre ma décision seul, il déclara :

–              J’espère qu’ils t’iront…

Je regardais sa silhouette s’éloigner, jusqu’à ne plus la voir du tout. Je tenais fermement ce sac dans mes mains, et je n’osais pas faire un seul geste…Je finis par me reprendre et fermer la porte. Je m’assis sur le bord du lit, puis hésitant mais la curiosité prenant le dessus, j’ouvris le sac et regardait ce qu’il contenait. J’en sortis un jean assez simple, comme j’en portais souvent lorsque nous sortions ensemble, et un t-shirt noir assez sobre. S’ajoutant à cela un pull de la même couleur assez large, sûrement pour cacher le fait que j’avais maigri un peu trop. Le dernier des achats était une veste assez légère, convenant parfaitement à la saison. Je regardais maintenant tous ces vêtements étalés sur mon lit…

J’avais une décision à prendre, et pour la première fois depuis longtemps je ne savais pas quoi faire. Alors qu’en ouvrant les yeux je m’attendais à une journée habituelle et ordinaire, Jaeden venait et me proposait de sortir. Je réfléchissais à ce qui me retenait, pesant le pour et le contre. Je prenais peu à peu conscience que j’avais en réalité terriblement peur de sortir. Cela faisait quatre ans que je n’avais pas été plus loin que les grilles du parc de cet établissement. Je finis par me lever, reprenant le sac et mettant tous les vêtements dedans, ajoutant en plus les vêtements que je portais ici chaque jour. Je ferais mon choix après m’être lavé, resté ici planté dans cette chambre ne me ferait pas avancé.

Très vite, je me trouvais sous l’eau de la douche, prenant garde à ne pas mouiller mon pansement. Sa chaleur avait un effet bien faisant. Je ne pensais à rien, ne cherchant pas forcément une réponse. Elle viendrait d’elle-même lorsque je m’habillerais. Après dix bonnes minutes, je me décidais enfin à sortir. Alors que j’attrapais ma serviette, mon regard s’accrocha dans le miroir. Jaeden avait raison, à force de ne pas m’alimenter, j’avais sérieusement maigrir. N’étant déjà pas très épais de nature, j’avais un teint et un aspect maladif. J’étais sûr que dans cet état je ne devais attirer aucun regard, j’étais bien trop maigre pour plaire à qui que ce soit… Même Jaeden ne me trouverait plus à son goût. Je me secouais soudain la tête en réalisant ce à quoi je venais de penser. Pourquoi Jaeden se trouverait dans ce genre de situation avec moi, c’était mon psychiatre, et de plus mon ancien amant qui m’avait trompé. La seule chose que je pouvais faire était de le détester. C’était finalement ce qui me permettait de tenir. Dans ce cas, pourquoi refuser une sortie avec lui, une occasion en or de découvrir le monde extérieur.

Attrapant vivement le sac avant de changer d’avis, j’attrapais mes sous vêtements et les vêtements que Jaeden avait choisi pour moi. Il ne s’était pas trompé sur la taille. Peut être que le jean était un peu trop grand. Le tout m’allait parfaitement bien et j’eus un choc lorsque je me vis dans le miroir. Cela faisait tant d’années que je ne m’étais pas vu dans des vêtements normaux. Mon cœur se mit à battre et fébrile, je sortis de la salle de bain commune avant d’aller déposer mes vêtements dans ma chambre. Une fois fait, j’enfilais ma veste, et d’un pas décidé, je me rendis jusqu’au bureau de Jaeden. Arrivé devant sa porte, ce fut non sans une certaine appréhension que je frappais à celle-ci. Je pus entendre qu’il m’invitait à entrer. Hésitant, je poussais la porte, avant de rentrer dans la pièce. Aussitôt le regard de Jaeden se posa sur moi. Habillé ainsi, dans de telles circonstances, je ne savais pas trop comment être celui que j’étais depuis quatre ans. Je gardais cet air froid et distant, mais il sonnait étrangement faux, peut être parce que je ne portais pas les vêtements de l’homme atteint de folie depuis plusieurs années. Cependant, ne me préoccupant pas de mon état, je gardais mes yeux fixés sur Jaeden, voulant voir sa réaction. Cela n’y manqua pas, je le vis me fixer avant de rougir et de dire assez rapidement :

–              Tu es très bien comme ça…

Je ne répondis rien, touché malgré moi par ce léger compliment. Cela faisait si longtemps que l’on ne m’en avait pas fait, ne serait ce qu’une esquisse. J’étais juste un phénomène à observer à la loupe, tentant de trouver une faille et une explication toute faite.

–              Tu… Tu es donc d’accord. Ajouta-t-il après un temps, tentant de se reprendre.

Je répondis simplement, n’ayant pas envie de donner des explications :

–              Oui… Pourquoi pas.

Jaeden m’offrit alors un sourire qui fit battre mon cœur. Il fallait vraiment que je me reprenne, j’avais de plus en plus de mal à être maître de mes réactions. C’est à ce moment là qu’il regarda sur sa table, puis se levant il saisit un gros bracelet, surement celui que je devais mettre pour sortir d’ici, et aussi me rappeler ma place et ce que j’étais devenu. Finalement tous ces beaux vêtements n’étaient qu’un costume pour masquer le fou qui sommeillait en moi. Jaeden sembla extrêmement gêné de me mettre ce bracelet et ce fut non sans appréhension qu’il me demanda de lui tendre son bras, prenant garde à choisir le valide. Il le verrouilla et garda la clef dans sa poche. Il s’éloigna de moi, saisit sa veste, et m’invita à la suivre à l’extérieur.

Je marchais derrière lui sans dire un seul mot alors que la peur me nouait les boyaux. Peut être que je commençais à sérieusement penser à ce qui m’attendait dehors. Je n’étais déjà pas bien à l’aise dans ce monde avant mon arrivée ici, alors maintenant qu’en serait-il. Nous étions maintenant dans le parc à, à peine dix mètres du portail. Je m’arrêtais assez soudainement, ne parvenant pas à faire un pas de plus. J’étais soudain comme paralysé. Franchir ces portes, s’était pour moi marcher vers l’inconnu, alors que je ne m’y étais même pas préparé. Jaeden fit quelques pas, puis s’apercevant que je ne le suivais plus, il se retourna pour remarquer que je m’étais arrêté. Inquiet, il fit demi-tour, marchant jusqu’à moi, avant de me demander :

–              Ca va Ilian ? Tu es assez pâle… Tu ne veux plus ?

Je plongeais alors mon regard dans le sien, et alors que j’aurais voulu le faire paraître le plus froid possible, et je pus lui cacher ma peur. Je n’arrivais même pas à lui répondre. J’étais comme un enfant perdu, complètement terrorisé.

Jaeden posa non sans hésitation sa main sur mon épaule, avec une telle douceur que j’en fus profondément bouleversé et n’eus pas la force de le repousser. Avec la même douceur dans le fond de sa voix, il me demanda de nouveau :

–              Qu’est ce qui ne va pas Ilian ?

J’avais beau avoir mes yeux plongés dans les siens, je me sentais défaillir. Finissant par prendre sur moi-même, je me confessais pour la première fois depuis quatre ans sur mon état :

–              Je… J’ai…

Je me sentais de plus en plus ridicule, je bégayais lamentablement. Jaeden avait ce pouvoir de m’affaiblir et c’était dangereux. Prenant soudain une voix froide qui ne collait pas avec ce que j’allais dire, je déclarais :

–              J’ai peur…

Jaeden m’offrit un sourire que je lui avait rarement vu. Il s’écarta  un peu de moi, puis il me tendit la main et dis simplement d’une voix douce :

–              Viens…

Fébrilement, j’attrapais sa main, répondant à son invitation sans trop savoir pourquoi. C’est ainsi que nous sortîmes de ce lieu. Il me tint la main jusqu’à sa voiture, puis me la lâcha assez gêné.
Le trajet se fit en silence. Je ne savais pas où il m’emmenait. La tête tournée vers la fenêtre, je regardais le paysage défiler devant mes yeux. Cela semblait presque irréel. Au bout d’un moment, nous arrivâmes dans une petite ville dont j’avais simplement un vague souvenir d’y être allé une fois ou deux. Jaeden se gara dans un parking, puis nous sortîmes de la voiture. J’avais assez de mal à cacher mon trac. Il m’invita à la suivre, ce que je fis sans un mot. Nous arpentions quelques rues, en silence. Je n’avais rien à lui dire, et Jaeden semblait tout aussi gêné que moi de la situation. Il finit par s’arrêter devant un bar, puis se tournant vers moi, il déclara :

–              Que dis-tu d’un vrai petit déjeuner ?

J’acquiesçais simplement, sans être particulièrement froid ou chaleureux. Une fois dans le bar, Jaeden commanda ce qu’il jugeait bon pour moi. Nous nous assîmes à une table et on ne tarda pas à venir nous servir. Notre petit déjeuner contenant un thé pour moi, une tasse de café pour Jaeden, deux verres de jus d’orange et un pain au chocolat chacun. Je n’avais pas fin du tout, et pour moi, cela paraissait énorme. Après avoir fini mon jus de fruit, j’attaquais lentement mon pain au chocolat, le grignotant par petit bout sans un bruit. Plusieurs fois je jetais des regards à droite et à gauche, ayant cette cruelle impression d’être observé et surtout d’être trop différent des autres personnes présentes ici. Je devais dire que je stressais de plus en plus, et mon angoisse était de plus en plus voyante. Je finis par poser mon pain au chocolat à peine manger, sous le regard inquisiteur de Jaeden.

–              Tu ne peux pas faire un petit effort pour aujourd’hui.

Sans vraiment le contrôler, je repris mon air froid, celui qui me protégeait, avant de le regarder droit dans les yeux. Il comprit que ce n’était pas la peine d’insister. Je finis par attraper mon thé, le buvant lentement. Cela faisait longtemps que je n’avais pas bu et manger des choses aussi simple ayant un gout normal. Puis au fur et à mesure que le temps passait cédant malgré moi, je finis mon pain au chocolat, n’ayant de toute façon rien d’autre à faire. La tension était en train de monter entre nous. Je me mis à repenser à ce que nous aurions fait quatre ans auparavant dans ce genre de situation. Jaeden serait venu sur ma banquette, se coller à moi, après avoir parlé de tout et de n’importe quoi. Mon regard se posa alors sur lui…. Tout était bien différent maintenant…
Constatant que j’avais fini mon petit déjeuner, Jaeden se leva et alla payer. Une fois revenu à notre table, il déclara :

–              Allez viens, maintenant nous allons aller dans un endroit qui te plaira sûrement.

Sceptique je me levais et partis à sa suite. Nous marchâmes un temps dans la ville qui commençait à connaître de plus en plus d’agitation. Instinctivement, je m’approchais un plus de Jaeden, priant pour qu’il ne le remarque pas. Après une petite marche, tout aussi silencieuse, Jaeden s’arrêta devant une petite boutique qui n’était autre qu’une librairie. Il ouvrit la porte, m’invitant à y entrer. A peine fus-je rentré que je fonçais droit sur les livres, sans un bonjour à la femme assise derrière les caisses. Jaeden s’arrêta pour parler un peu avec elle mais je n’y prêtais pas attention. Une mine d’or était devant moi, j’avais peu de temps et je comptais bien en profiter. J’aimais la taille de cette librairie, qui assez petite était moins impressionnante. De plus à part deux ou trois clients, il n’y avait pas grand monde. Je ne tardais pas à trouver mon rayon préféré, et je sortis un à un les livres, les rangeant précautionneusement après les avoir feuilletés. Après un temps indéterminé, mon regard se posa sur un livre particulier. Il était écrit par l’auteur de mon livre préféré et avait certainement dû sortir pendant mes quatre années d’enfermement. Le cœur battant, je le pris dans les mains, prenant mon temps cette fois-ci de détailler la couverture. Je le tournais ensuite pour lire le résumé, chose que je n’aurais pas du faire tant il me donnait maintenant envie de le lire. La voix de Jaeden dans mon dos me fit soudain sursauter :

–              Il te plait ? Tu le veux ? Je te laisse en choisir un alors prends celui qui te fait plaisir.

Je me tournais vers lui et retrouvant mon air assez froid, je déclarais en le rangeant :

–              Non merci, je ne veux pas de cadeau.
–              Très bien, fit Jaeden, apparemment vexé.

Alors que j’allais tourner le dos pour prendre la direction de la sortie, je le vis prendre le dernier livre que j’avais en main.

–              Je ne le veux pas ! M’exclamais-je.
–              Qui te dis que je le prends pour toi… Répliqua-t-il amusé.

 

J’allais un peu plus loin attrapant un livre qui m’avait tenté un peu auparavant, puis m’installais pour lire n’ayant aucune envie de partir tout de suite. En un instant, je me plongeais dans ma lecture, ne quitta plus le livre des yeux. Ce ne fut qu’après un temps que je redressais la tête, constatant que Jaeden lisait lui aussi. Jamais je ne l’avais vu lire vraiment en deux ans, et voilà qu’après quatre ans, je le surprenais à lire assez régulièrement. Je ne pouvais m’empêcher de penser orgueilleusement que c’était un peu grâce à moi. Je ne sais combien de temps nous restâmes dans cette librairie, m’en moquant ouvertement, trop plongé dans la lecture de mon petit livre, assez peu volumineux pour que je l’ai presque terminé lorsque Jaeden, me prévint que nous n’allions pas tarder à y aller. Je pris cependant le temps de terminer la lecture, et une fois que j’eus fini, je reposais avec précaution le livre à sa place avant de chercher Jaeden des yeux. Il était à la caisse entrain d’acheter son livre. Il parla quelques instant avec la femme qu’il semblait connaître, pendant que je l’attendais vers la sortie.

 

Il ne devait pas être loin de midi, et cela ne m’étonna pas vu le temps que nous y avions passé. Alors que nous marchions tranquillement, un homme que je ne connaissais que trop bien, ressemblant un peu à Jaeden s’approcha de nous.  Kain, arriva à notre hauteur et je sentis son frère se tendre imperceptiblement à côté de moi. Kain me fixa et tendis la main vers moi. J’y répondis à contre cœur, retrouvant mon air impassible avec une facilité déconcertante. Cependant, alors qu’il serrait ma main, son regard glissa sur mon bracelet. N’aimant pas cela et gêné de ma position je lâchais sa main et la cachais derrière mon dos d’une manière discrète. Sans un mot pour moi, il reporta toute son attention vers Jaeden.

–              Je suis désolé pour l’autre soir Jaeden…

Jaeden, apparemment agacé, déclara :

–              Je n’ai pas le temps maintenant, on en reparle une autre fois.
–              Mais Jaeden… Tenta Kain de nouveau.
–              Excuse-moi, bien que tu sois en désaccord avec ce que je fais, Ilian et moi allons déjeuner, et franchement, nous n’avons pas de temps à prendre.

Jaeden m’attrapa par le bras et nous partîmes, laissant Kain sans un mot de plus. Ce ne fut qu’une fois que nous fûmes hors de sa portée, qu’il consentit à me lâcher la main.

Cela m’avait fait bizarre de revoir son frère. En quatre ans, il avait un peu vieilli, prenant un air sérieux qui ne lui collait pas. Je repensais à toutes les âneries que nous avions pu faire dans leur studio il y a quatre ans. Finalement, Jaeden s’arrêta devant un restaurant, ne parvenant pas à retrouver son calme. Il m’invita à entrer avant lui, chose que je détestais.

Une fois à l’intérieur, le serveur nous installa à une table, et nous amena la carte.

–              J’espère que tu as faim. Me dit-il une fois que le serveur était parti.
–              Moui, répondis-je simplement.

Rapidement, nous passâmes commande et je devais avouer que j’étais de plus en plus gêné que Jaeden m’offre tout cela. Cependant, je ne faisais aucun commentaire. Je repensais à la scène que je venais de voir entre lui et son frère et c’est sans trop réfléchir que je lâchais :

–              Ca fait bizarre de vous voir vous disputer toi et ton frère.

Puis je rajoutais en rougissant :

–              En deux ans, je n’ai jamais vu une seule dispute entre vous.
–              Hn… C’est vrai, me répondit-il simplement, n’ayant apparemment pas envie d’approfondir le sujet.

Je réalisais en même temps, qu’à l’extérieur de ce centre, j’avais de plus en plus de mal à rester le Ilian jugé malade et fou. Je maitrisais de moins en moins bien ma timidité et mes ressentis, et Jaeden devait très certainement le remarquer.

A manger ainsi, en face de lui, sur cette petite table, j’avais cette cruelle impression d’être revenu des années auparavant, lorsque nous formions ce que nous pouvions appeler un couple. Je me rendais compte que j’avais finalement envie pour cette journée d’oublier ce qui nous avait séparé. Ce soir, je retournerais au centre et tout se passerait comme avant, alors j’avais peut être le droit d’en profiter un peu. Timidement, je redressais la tête vers Jaeden qui me regardait depuis un petit moment déjà, et je lui adressais simplement un petit sourire avant de détourner les yeux et de fixer la fenêtre, observant des paysages auxquels je n’aurais peut être plus jamais droit.

Les plats finirent par arriver et Jaeden tourna soudain la tête vers la petite télévision près du serveur. Je tournais la tête vers celle-ci et vit qu’une émission de patinage était en train de passer. Jaeden s’exclama alors :

–              Oh, ça te dit d’aller à la patinoire après manger ?
–              Tu ne sais pas patiner, rétorquais-je.
–              Je me rappelle la dernière fois où on y est allé tous les deux…
–              Oui, moi aussi, dis-je avec un sourire moqueur, je me rappelle surtout comme tu t’es foulé le poignet.
–              Tu te moques encore ou je me fais des idées ? Me demanda-t-il faussement vexé.

Un sourire continuait d’être accroché sur mon visage, ne pouvant m’empêcher de me souvenir de cet après-midi là.

–              Puisque c’est comme ça, ajouta-t-il, nous irons à la patinoire cet après midi ! Je vais te montrer moi !

Nous finîmes de manger sur une ambiance légère que je n’avais pas connu depuis longtemps. J’avais de plus en plus de mal à ne pas croire que nous étions quatre ans auparavant. Tout semblait si irréel… Une fois que nous eûmes terminé, ayant convaincu Jaeden que je ne prendrais pas de dessert, nous retournâmes à sa voiture et nous prîmes la direction de la patinoire. Je me débrouillais plutôt pas mal, mais je me rappelais tout à fait du niveau de Jaeden. Il n’était pas mauvais, mais voulait toujours en faire trop.

C’est ainsi que nous nous retrouvâmes sur la glace. Je n’eus pas trop de difficulté à m’y refaire, et je patinais tranquillement pendant que Jaeden commençait à faire ce qu’il ne fallait pas. Il n’avait finalement pas tant changé que cela, et cherchait toujours à impressionner et à se faire remarquer. N’étant pas d’un très bon niveau, il tentait déjà de prendre trop de vitesse. Je le regardais faire, attendant que l’inévitable se produise. Et cela n’y manqua pas. Arrivant vers moi, il manqua un geste de coordination, et s’étala magistralement sur la glace juste devant mes pieds. Je ne pus m’empêcher d’éclater de rire, réalisant seulement après l’avoir fait que cela ne m’était pas arrivé depuis des lustres. Jaeden redressa la tête vers moi, honteux, et finit par déclarer :

–              Te fous pas de moi ! Viens m’aider.

Plié en deux, j’eus du mal à me baisser pour lui tendre la main. Ce ne fut que lorsque ma main rentra en contact avec la sienne que je retrouvais mon calme. Une simple poignée de main, un simple contact avec lui, me faisait toujours le même effet, et je ne savais le contrôler. Alors qu’il parvenait à se lever et à patiner difficilement vers la sortie de la glace, je retrouvais peu à peu mon air impassible. J’avais beau tenter de me dire qu’il fallait que je profite de cette journée, je ne savais plus sur quel pied danser. Nous nous assîmes sur un banc, et Jaeden se reposa quelques minutes avant de déclarer :

–              Que dis-tu d’une petite ballade sur la terre ferme, dans un parc à une petite demi-heure de marche à pied d’ici ?
–              Pourquoi pas… Répondis-je simplement.

Après nous être changé, nous sortîmes de la patinoire. Nous marchions côte à côte et je suivais Jaeden, le laissant me guider. Nous marchâmes une petite demi-heure dans un silence qui cachait une tension assez particulière. Arrivé au parc, je remarquais quelque chose, Jaeden boitait un peu. Cet idiot s’était-il fait réellement mal ? Prenant sur moi, je lui demandais, en regardant sa cheville :

–              Ca va ? Tu ne veux pas t’asseoir ?

Jaeden me sourit, surpris du ton que je venais de prendre, et surtout que je m’inquiète pour lui. Agacé qu’il se moque ainsi de moi, je poursuivis, non sans une gêne que je ne n’avais pas ressentis depuis longtemps :

–              Il y a un banc ici. Il faut regarder ta cheville.

Je n’aimais pas vraiment la pente glissante que nous étions en train d’engager. Jaeden s’assit à côté de moi, et commença à ausculter son pied. Je restais à une distance qui n’était pas celle que j’aurais dû, j’étais beaucoup trop près de lui. Cependant, je n’avais aucune envie de m’éloigner, et Jaeden ne semblait pas l’avoir non plus. Il finit par redresser la tête, la tournant vers moi. Son regard croisa le mien, et gêné, je baissais le mien. Je n’aurais su dire pourquoi, mais j’étais de nouveau plongé dans le passé. Je n’arrivais plus à retrouver mon assurance, j’étais de nouveau le garçon timide d’avant. Je sentis sa main se poser sous mon menton, me faisant frissonner. Avec la même lenteur et la même délicatesse dont il avait fait preuve la première fois, il redressa mon visage afin que nos deux regards se croisent de nouveau. Je ne pus empêcher mes joues de rougir, me sentant fébrile. Nous nous regardâmes ainsi un moment que je ressentis à la fois comme extrêmement long et extrêmement court. C’est alors qu’il commença à s’approcher de moi, sans cacher ses intentions, comme dans un état second. Je ne reculais pas, lui laissant inconsciemment la possibilité de faire ce qu’il voulait de moi. Ses lèvres étaient maintenant à deux centimètres des miennes et je sentais mon cœur commencer à s’emballer. Comme avant… Oui… Juste un instant je m’autorisais à cela, j’oubliais ces quatre ans pour quelques instants de plaisir que je ne connaîtrais certainement plus jamais. Je pouvais sentir son souffle effleurer mon visage, et sa main, toujours  posée délicatement sur mon menton, me caressait tendrement la joue du pouce.

Lorsque ses lèvres rencontrèrent enfin les miennes, une décharge électrique me saisie, s’irradiant dans mon corps. Sa peau avait toujours la même douceur, ses lèvres toujours ce même goût qui m’avait fait défaut pendant si longtemps. Alors que sa langue caressait mes lèvres avec volupté, je les entrouvrais après un temps, en une invitation explicite à aller plus loin. Je ne me contrôlais plus, je baissais toutes mes barrière un seul instant, juste pour ce baiser, juste pour prendre un peu de plaisir… Les battements de mon cœur allaient toujours à un rythme effréné lorsque sa langue effleura la mienne.

Timidement, je redécouvrais la sienne, ravivant en moi, un brasier que je croyais éteint. Nos langues finirent par se lier langoureusement, alors que la main de Jaeden passait lentement sur ma nuque pour m’attirer un peu plus près de lui. Je me laissais faire, le laissant me guider, pour mieux me perdre en lui. Je n’avais pas vraiment conscience de ce que j’étais en train de faire, mais je me doutais que la chute serait lourde et difficile.

Pourtant, je répondais à son baiser, goutant à ce qui m’avait été offert par le passé. Je ne voulais pas que cela finisse et pourtant, je savais que la fin était proche. En effet, Jaeden finit par se reculer, quittant mes lèvres, mais me regarda l’espace d’un instant avec ce regard que j’avais oublié, avant de devenir nerveux et gêné. Il ne m’en fallut pas plus pour comprendre qu’il regrettait, et pourtant, il se crut obligé de dire :

–              Je suis désolé Ilian… Je ne sais pas ce qui m’a pris… Je… Oublions-ça, cela ne se reproduira plus.

Je ne répondis rien, retrouvant en un instant mon air froid et glacial, reprenant ma place comme il venait de retrouver la sienne. Je n’étais pas blessé par ce qu’il venait de me dire, ou plutôt, je m’attendais tellement à une telle chose de sa part, que la chute en fut moins rude. J’avais vécu bien pire, je m’étais laissé aller à un peu d’espoir, rien de plus. Nous rentrâmes en silence. Je ne lui prêtais plus la moindre attention, retrouvant  mon caractère exécrable. Malgré tout, je ne pouvais m’empêcher de lui en vouloir, et encore plus de m’en vouloir. Je regardais pas la fenêtre de sa voiture le paysage que je n’aurais plus jamais l’occasion de laisser s’offrir à mes yeux. Enfermer de nouveau dans cet hôpital jusqu’à la fin de ma vie, voilà ce qui m’attendait.

Nous arrivâmes en fin d’après midi, il me reconduit jusqu’à son bureau et sans un mot il m’ôta mon bracelet. Alors qu’il allait me parler, je tournais les talons, ne souhaitant qu’une chose : me débarrasser de ses vêtements que je ne pourrais et ne voudrais plus jamais porter. Une fois propre, je remis mes vêtements de tous les jours. J’allais jusqu’au réfectoire, plus pour faire acte de présence que pour manger. Melvin vint s’asseoir à côté de moi, nous n’échangeâmes que quelques mots et je retournais dans ma chambre. Sans envie de rien, je me couchais directement. Ce ne fut qu’après de longues heures que je finis par m’endormir avec toujours cette même question qui me paralysait : qu’avions nous fait ?

***

Le lendemain fut assez morose, j’arpentais les couloirs, évitant le plus possible les autres fous dans le même cas que moi. Leur présence m’usait plus que d’habitude et je ne cherchais pas particulièrement à savoir pourquoi. Je n’avais toujours pas croisé Jaeden et je l’en remerciais. Je n’avais vraiment pas envie de le revoir. Pourtant je le savais, en fin d’après-midi, nous avions un rendez-vous, rendez-vous que je devais appréhender tout autant que lui.

C’est alors que je tombais sur Hugo et le directeur en train de parler. Surpris, je m’approchais un peu, sans chercher à me faire voir. C’est alors que Hugo, les larmes aux yeux déclara en pleurnichant :

–              S’il vous plait, laisser moi aller à son bureau…
–              Je regrette, mais il m’a dit qu’il ne souhaitait pas vous voir … Tenta le directeur.
–              S’il vous plait, tenta une nouvelle fois Hugo, d’une voix qui m’électrisa.
–              Ecoutez, hier soir il m’a fait l’amour, et aujourd’hui il me dit qu’il a quelqu’un d’autre que voulez-vous que je comprenne.

Je n’en écoutais pas plus, me tournant pour aller directement à son bureau. La rage était en train de bouillir dans mes veines, et je savais que j’aurais du mal à me contenir. Pourtant, je frappais à sa porte une fois devant son bureau, attendant qu’il me donne l’autorisation de rentrer. Celle-ci me fut heureusement donnée et sans plus attendre, je débarquais dans son bureau, prenant une grande inspiration, je déclarais d’une voix froide qui trahissait ma haine :

–              Tu n’as pas changé ! Tu… Comment peux-tu encore me refaire cela… Ces paroles quand tu étais bourré ? C’était quoi ? Du cinéma pour que je me dévoile enfin à toi ? Et ce baiser dans le parc…

Je pris un temps, tout était en train de se brouiller je perdais le contrôle. Jaeden restait là, en face de moi, sans rien dire.

–              L’homme que tu as baisé hier soir, t’attends. Il est en train de parler dans le couloir avec ton cher ami le directeur que tu veux tant éblouir. Oublie ma présence pour notre rendez vous, il vaut mieux. Trouve une excuse, trouve quelque chose, mais ne me demande pas de te faire face aujourd’hui… Je…Je…

Alors que je réprimais les larmes qui me montaient aux yeux, je finis par dire avant de sortir ne souhaitant surtout pas l’entendre me parler :

–              Je commençais à te faire confiance… Je… Tu n’as vraiment pas changé, tu refais les mêmes erreurs. Je te déteste !

Je partis en claquant la porte, et ne l’entendis pas me suivre. J’avais besoin d’être seul et cette solitude ne me serait accordée que dans ma chambre. Jaeden ne vint jamais me chercher et je finis ma journée à écrire dans ma chambre. Il m’avait écouté et abdiquait, et finalement cela me mettais encore plus en rogne. La fin de journée passa assez vite, après un léger repas, j’allais encore une fois me coucher tôt.

**

Le lendemain matin, je me trouvais à mon bureau, alors que j’entendis quelqu’un frapper à ma porte. Las, je ne pris pas la peine de dire quoi que ce soit, comme à mon habitude. Cependant, la personne insistant et ne semblant pas se décider à entrer, je me levais rageusement et allais ouvrir. Je fus surpris de tomber nez à nez avec Kain. Aussitôt, je déclarais :

–              Qu’est ce que tu fous là ? Comment tu as fait pour entrer.
–              J’ai dragué une infirmière, me dit-il avec un léger sourire, avant de reprendre son sérieux et d’ajouter : Mais je ne suis pas venu pour te parler de la manière dont je suis arrivé jusqu’à toi, je suis venu te parler de Jaeden.

Je ne répondis rien, me contentant de le regarder droit dans les yeux.

–              Tu as vraiment changé Ilian, me dit-il, en rentrant dans ma chambre.
–              Qu’est ce que tu veux ? Lui demandais-je à bout de patience.
–              Ce que je veux ? Je veux que tu laisses Jaeden tranquille. Il a assez souffert quand tu l’as plaqué par le passé. Je ne vais pas m’amuser à citer toutes les conneries qu’il a faites. Il a déjà eu assez de mal à s’en remettre alors maintenant fous lui la paix. Je ne veux plus jamais le revoir dans cet état. Tu es nocif pour lui.

Kain s’arrêta, les larmes aux yeux, se tournant vers moi, il souffla :

–              Je t’en supplie, prend tes distances, mais ne le fait surtout pas redescendre.

Après un temps maintenant devant la porte, il finit par me dire :

–              Tu sais, tout le monde voyait, tout le monde savait que Jaeden t’aimait, mais tu as été incapable de le voir. Tout ce qui s’est passé entre vous, c’est de ta faute. Si tu tiens, ne serais-ce qu’un peu encore à lui, laisse-le.

Sans un regard pour moi, Kain ouvrir la porte et sortit de la chambre, me laissant seul, abasourdi et blessé. Si tout le monde savait ce que j’avais vécu moi aussi, si Kain savait, m’aurait-il tenu le même refrain ? Et puis, s’il m’aimait tant que cela, pourquoi allait-il voir d’autres hommes ? Pourquoi par le passé, ne m’avait-il jamais dévoilé ses sentiments ? Je ne m’accrochais qu’à des rêves, des espoirs, des hypothèses et des suppositions, mais je n’avais jamais eu quelque chose de concret. Perdu, j’allais m’asseoir à mon bureau, avant que le directeur n’entre dans ma chambre pour me prévenir que Jaeden repoussait notre entrevu à demain car il était aujourd’hui souffrant.

Pour la première fois depuis notre dernière entrevu avec Jaeden, je regrettais ce que je lui avais dit, ou plutôt la manière dont je lui avais parlé. J’attrapais finalement mon stylo et mon cahier, il fallait que j’écrive… Il fallait que j’oublie… Kain avait raison, mieux valait que je le laisse, mieux valait que je reste à ma place. Sa vie était maintenant sans moi et je devais m’y faire.

 

**

 

Une journée encore à errer dans les couloirs, tout comme la précédente. Depuis mon entrevue avec Kain hier, je me sentais comme mélancolique et fébrile. Cependant, je la voyais comme une journée banale, une journée comme toutes les autres. Des cris attirèrent soudain mon attention. C’était la voix de Melvin, j’aurais pu la reconnaitre entre mille. Je marchais assez rapidement jusqu’à la pièce d’où provenait ces hurlements qui ressemblaient à une dispute. A peine fus-je devant la porte que je vis Melvin et Jaeden. Jaeden en face de moi, me vit, mais il n’eut pas le temps de réagir. Je vis Melvin brandir sur lui le seul cahier que je lui avais  interdit et déclarer d’une voix mauvaise :

–              Tu es infect, tu as lâché Ilian alors qu’il se faisait violer ! Il a vécu un enfer à cause de toi !

A l’instant même où j’entendis ces paroles, je crus que le monde entier était en train de s’écrouler sous mes pieds. Le pire fut de voir les yeux de Jaeden posés sur moi, et son expression se décomposer. Non, je ne voulais pas qu’ils sachent, je souhaitais que personne ne sache et encore moins Jaeden. Celui s’approcha de moi, qui restait sans aucune réaction, et me demanda une fois à hauteur, extrêmement inquiet :

–              Est-ce que c’est vrai Ilian ?

D’un ton extrêmement froid, glacial comme il ne l’avait jamais été, je déclarais assez vite, sachant que je n’allais pas tenir longtemps face à son regard peiné :

–              Tu crois ce que les fous te racontent maintenant ?

Sans plus attendre, je lui tournais le dos, ne pouvant plus être là en face de lui. Mais alors que je voulais m’éloigner le plus loin possible, il me retint par le bras, me forçant à me retourner. Ce n’était plus le visage glacial qui s’offrait à lui, non c’était celui de Ilian en train de pleurer, parce pour la première fois, je ne pouvais contenir ma douleur.

Jaeden voulut alors me prendre dans ses bras, mais ce contact était au dessus de mes forces. Je l’aurais voulu il y a bien trop longtemps. J’étais sale maintenant et je voulais être seul. Je voulais en finir avec tout cela. Violemment je me débâtis pour finalement m’arracher à son étreinte. La vue brouillait, je pris le premier chemin qui s’offrit à moi, courant le plus loin possible. Dans ma course, je cognais violemment mon poignet qui se mit à saigner, les points éclatant sous le choc.

 

Loin très loin… Si je l’avais pu, je serais parti si loin que l’on ne m’aurait jamais retrouvé, loin de tout pour pouvoir enfin me reposer…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *