Ne pars pas – Chapitre 1

Chapitre 1 écrit par Lybertys

A chaque fois, j’espérais… Et à chaque fois, le bruit de la porte d’entrée de chez moi se refermait à une heure avancée de la nuit ou tôt le matin, alors que je feignais encore de dormir. Je détestais ce bruit étouffé de discrétion, et cette porte qui se fermait à nouveau, rompant tout lien possible.

Mon cœur se serrait, toujours avec la même douleur, la même intensité. Et pourtant, la fois suivante, j’espérais encore.

Peut-être qu’un jour, l’un de ces hommes d’une nuit serait à mes côtés le matin et oserait donner une chance…

A chaque fois pourtant, je donnais tout, ne serait-ce que pour recevoir un peu de chaleur et me sentir moins seul. Mais il semblait, comme toujours que jamais personne ne s’attacherait à moi. Je transpirais la solitude.

Et ce matin-là n’était pas différent des autres. Je me levais seul, le corps courbaturé juste après que la porte ne se soit fermée. Je ne fus pas surpris de voir mon corps couvert de différentes marques dans le reflet de la salle de bain. Celui-là avait particulièrement profité de ma docilité…. Et cela n’avait servit à rien. Je n’arrivais pas à changer. Cette attitude s’était profondément ancrée en moi, allant de pair avec cette peur viscérale du rejet.

Jamais un mot de travers, jamais une affirmation personnelle, jamais un « non ». Je voulais plaire aux autres. Je n’irais jusqu’à dire que je voulais que l’on m’aime, non… Juste que l’on m’offre un peu d’affection.

Après une douche brûlante, déliant mes muscles un à un, j’allais dans ma petite pièce. Il n’y avait que moi qui pouvait m’y rendre. C’était l’endroit où je me sentais le plus en sécurité, là où personne ne pouvait m’atteindre, là où je n’espérais rien. La taille réduite de cet endroit était occupée par un piano qui trônait au centre. C’était ici que je venais me ressourcer, et que j’oubliais cet état dépressif dans lequel je me retrouvais à chaque départ. Des posters de groupes de musique étaient affichés sur les murs, surtout ceux de mon groupe préféré dont le chanteur, Éden qui avait une voix si particulière qu’il me faisait vibrer à chaque fois que je l’écoutais. Des montagnes de disques étaient posés sur les étagères qui débordaient et de l’autre côté, se trouvait des partitions, éparpillées un peu partout.

Avant même de prendre un petit déjeuné, je m’installais à mon piano et mes doigts retrouvaient naturellement les touches. Là, je prenais une grande inspiration avant de me laisser aller à jouer. Il ne fallait jamais longtemps avant que je me laisse transporter par la musique, un sourire venant se dessiner sur mes lèvres. Lorsque je jouais ainsi, j’oubliais tout. C’était ma dose de bonheur, c’était ce sur quoi ma vie se basait. J’en avais fait mon métier, et je travaillais comme compositeur et pianiste pour une compagnie de musique. Le salaire n’était pas exorbitant, mais il me permettait d’avoir assez pour vivre dignement et surtout de vivre de ma passion.

Lorsque je ressortais de cette petite pièce, j’étais devenu quelqu’un d’autre. Je n’étais plus cette personne apeurée et dépressive. Je me sentais fort, prêt à affronter le monde, prêt à recommencer. Ce moment à moi était vital avant de commencer chaque journée, même si cela ne durait pas longtemps. La musique était devenue ma compagne la plus fidèle et je me laissais porter par sa force. Mon piano était vieux et n’était pas le meilleur piano du monde, mais pourtant, je préférais travailler avec celui-ci qu’avec celui de mon travail. Ce piano-là, j’avais sué sang et eau pour me l’offrir et jamais, au grand jamais, je ne m’en séparerais.

***

Ce matin-là, je remarquais une différence dans la compagnie alors que je passais dans les couloirs. Tout le monde semblait en effervescence et arborait un grand sourire. Ne comprenant pas cette euphorie générale, je me rendis directement dans ma salle de travail, me disant qu’Andrew ne tarderait pas à venir m’expliquer ce qui se passait.

Cette salle de travail était assez excentrée, me permettant d’être le plus tranquille possible pour composer.

Je sortis de mon sac les pages de notes sur lesquelles j’avais griffonné ce matin. Je devais finir cette composition au plus vite pour la scène clef d’un film. Sans trop attendre, je me retrouvais devant le piano et reprenais chaque ligne après l’avoir joué entièrement.

Un sourire étirait mes lèvres en fin d’après-midi satisfait du travail effectué ce jour-là, lorsqu’Andrew, un ami et collègue de travail entra précipitamment, ouvrant la porte si brusquement qu’elle tapa le mur dans un bruit sourd.

Je ne pus m’empêcher de sursauter.

– Morgan ! S’exclama-t-il, il n’y a que toi qui peut te retrouver à travailler ici dans ton coin, alors que tout le monde est en train de célébrer !

– De célébrer quoi ? Demandais-je, intrigué, et dans la plus totale incompréhension.

– Le directeur vient de signer son plus gros contrat ! Et tu ne devineras jamais avec qui !

– Non, mais tu vas très certainement me le dire, répliquais-je amusé et impatient.

Andrew répondit à mon sourire avant de s’exclamer :

– Nous venons de signer avec Light Shade, ton groupe préféré ! Ils ont besoin de nous pour la promo de leur nouvel album en préparation et de conseils sur la composition de leurs nouveaux morceaux. Et devine qui sera le conseiller en composition ?

– Ne me dis pas que… Soufflais-je alors, en sentant mon cœur s’emballer à la seconde.

– Si ! C’est toi ! Marianne a trop de projets et le directeur a réussi à t’imposer sur le projet.

Marianne était la grande compositrice de référence dans notre compagnie. C’était elle qui s’occupait normalement des contrats de premier ordre. Je restais bouche bée, ayant du mal à digérer l’information. Est-ce que tout ceci n’était finalement pas un rêve ? J’allais travailler en collaboration avec Light Shade. J’allais aussi pouvoir rencontrer enfin Éden, l’homme qui se cachait derrière cette voix qui me transcendait. Et mieux encore, j’allais pouvoir composer avec eux et pour eux !

***

Il n’avait pas fallut longtemps avant qu’Andrew me traîne jusqu’à la salle de réception où tout le monde se trouvait. Les couloirs étaient déserts et c’était très inhabituel.

Lorsque j’arrivais devant la salle de réception, c’était le cœur battant que j’en franchis le seuil. Il ne me fallut que quelques secondes seulement pour le localiser. J’eus l’impression que le temps s’arrêtait. Il n’était qu’à quelques mètres, plus beau que jamais, plus réel encore que sur les photos et les vidéos qui ne retraduisaient pas la présence qu’il imposait autour de lui. Ses cheveux châtains donnait l’impression d’être en bataille, mais cela se voyait que la coupe avait été consciencieusement travaillée pour donner cet effet. Il portait un simple t-shirt noir et un jean classique qui auraient fait quelconque sur quelqu’un d’autre. Mais ces simples vêtement lui donnaient un charme fou. D’ici, je pouvais même remarquer ses ongles peints en noir.

– Tu vas rester planté là comme ça longtemps ? Me demanda soudain Andrew, alors qu’il était coincé entre moi et la porte.

– Désolé, soufflais-je, en ayant du mal à articuler.

J’avançais de quelques pas pour lui laisser de la place. Nous arrivions au bon moment, car le brouahaha qui régnait dans la pièce cessa lorsque le directeur fit tinter son verre de champagne pour attirer notre attention.

– S’il vous plaît, j’aurais juste quelques mots…

Tout le monde le regarda, même Éden. Je devais être le seul qui était incapable de véritablement détacher mon regard du chanteur.

Le directeur se lança dans son discours, mais je ne l’écoutais pas. Mon cœur battait toujours extrêmement vite. Je ne savais pas si je réalisais vraiment que j’allais travailler avec lui. Être si près de lui aujourd’hui était déjà inimaginable.

Mon regard insistant finit malheureusement par attirer son attention. Et il tourna la tête vers moi. Je croisais un court instant ses yeux bleus qui me firent frémir malgré moi, alors qu’un sourire parfait et charmeur étirait ses lèvres.

Aussitôt, je détournais le regard, honteux de m’être ainsi fait prendre et mes joues rosirent de honte. Je sentais toujours son regard posé sur moi, mais pour rien au monde je ne l’aurais regardé à nouveau. Je fis alors semblant de m’intéresser exclusivement, comme touts les autres, au discours de notre cher directeur.

Lorsqu’il eut terminé, tout le monde le salua, avant de reprendre leur discussion. Andrew m’envoya un coup de coude dans les côtes.

– Alors ! Tu ne vas pas lui parler ? C’est l’occasion ou jamais !

– Ne dis pas n’importe quoi, répondis-je en me risquant à poser à nouveau mes yeux sur lui.

Son attention avait été capté par les autres membres du groupe et une jeune femme que je ne connaissais pas, s’approcha de lui et déposa un rapide baiser sur sa joue avant de le serrer dans ses bras.

Éden devait avoir des yeux derrière la tête, car il remarqua une fois de plus mon regard sur lui.

Cette fois-ci, j’eus juste le temps de tourner la tête pour ne pas le croiser une fois de plus.

Ne supportant plus cette situation, et me sentant soudain fébrile, je m’excusais auprès d’Andrew et m’éclipsais de cette salle où je commençais à littéralement étouffer.

J’allais directement dans les toilettes et me passais de l’eau froide sur le visage pour tenter de remettre de l’ordre dans mes pensées et redescendre sur terre. Tout ceci était irréel et j’avais encore l’impression de sentir son regard brûlant sur moi. J’avais eu l’impression d’être mis à nu, incapable de faire face, incapable de gérer la situation.

Je soupirais en pensant qu’il avait du me trouver ridicule, agissant comme un fan parmi tant d’autre. Mais je sentais au fond de moi, que c’était bien plus que de l’admiration que j’avais ressentais. Sa voix avait déjà éveillé quelque chose en moi depuis ses débuts et aujourd’hui, l’avoir vu en chair et en os me bouleversait plus que je ne l’aurais cru.

Je me repassais une seconde fois de l’eau fraîche sur le visage, inspirant et expirant profondément. C’était juste pour le travail, rien de plus. Il fallait que je me ressaisisse. Je devais faire du bon boulot. Le directeur m’avait choisi pour ce gros contrat, et je ne devais surtout pas merder à cause de mes émotions. Je devais me ressaisir. Cela allait être un travail comme un autre et je devais y mettre tout mon cœur…

***

C’était le milieu de la nuit et je n’arrivais toujours pas à fermer l’œil. Las d’essayer encore et encore, je décidais de me lever. Rester dans ce lit ne servait à rien. J’allais me faire un thé dans la cuisine avant de me rendre dans ma petite pièce. Elle était assez à l’écart pour ne déranger aucun voisin. Je sortis de nouvelles feuilles de partitions vierges et mis ma chaîne Hifi en route. J’attrapais un CD de Ligth Shade, leur tout premier : mon préféré. Il était plus authentique et moins commercial. Mon cœur vibra à la seconde où j’entendis le son de sa voix. Après toutes ces années, ce que je ressentais n’avait pas changé. Souvent, pour me détendre, comme cette nuit, je jouais du piano, accompagnant du mieux qu’il m’était possible sa voix. C’était un moyen de me ressourcer et de me sentir plus serein.

Cette nuit là, je composais un nouveau morceaux qui retraduisait tout ce que j’avais ressenti en cette journée particulière, et qui, je ne le savais pas encore allait basculer ma vie…

Je n’allais rejoindre mon lit que très tardivement, une fois mon morceau couché sur papier, satisfait de ma création, que je retravaillerais le lendemain.

***

Ce devait être aux alentours de treize heures que nous avions tous une réunion officielle pour nous présenter au groupe et établir un planning de travail. Éden était au centre, à côté du directeur. A sa gauche, Baptiste le guitariste, suivi de Laura qui jouait du synthétiseur. De l’autre côté se tenait Kelly à la batterie et Félix le bassiste.

Je mentirais si je disais que je n’avais pas que d’yeux pour pour Éden, mais je me forçais à ne pas le fixer. Pour ma part, j’étais assis un peu en rentrait, à une place discrète, qui me correspondait bien.

La secrétaire du directeur entra et nous distribua les plannings provisoires. Je me risquais à ce moment-là à lancer un regard à Éden qui était trop occupé à parler et rire avec le guitariste pour me remarquer. Il portait un autre tee-shirt noir et une veste de costume qui le rendait encore plus séduisant et ses cheveux châtains étaient plus disciplinés que la veille. J’étais fasciné par ses yeux bleu, et le petit sourire en coin qu’il adressait au guitariste me faisait fondre. Des taches de rousseurs parsemaient son visage le rendant encore plus beau…

Durant toute la réunion, j’eus à nouveau beaucoup de mal à me concentrer. Mes yeux finirent par se poser sur le planning que je n’avais pas encore pris le temps de regarder. Mon cœur loupa un battement lorsque je remarquais que j’avais déjà une réunion avec les membres du groupe, seuls à seuls, pour définir nos objectifs.

Éden ne porta jamais son attention sur moi, comme il l’avait fait la veille, à l’exception du moment où le directeur me présenta à eux.

– Il a l’air un peu jeune, commenta Félix, le bassiste.

– Je suis sûr que vous serez satisfait de son travail, le rassura le directeur. C’est un excellent élément dans notre compagnie.

– Mais pas aussi bon que Marianne Duval, rétorqua Kelly, peu convaincue.

– Nous en avons déjà parlé, elle est très occupée sur d’autres projets en ce moment. Ne vous laissé par influencer par son âge. Il baigne dans la musique depuis tout petit et a même appris en autodidacte, ajouta le directeur. Il s’adapte à tous les genres de musique et demandes. Je suis certain que vous ne voudrez plus vous en séparer.

Durant tout le discours du directeur, je me sentais au bord du malaise, terriblement gêné que l’on parle ainsi de moi devant tout le monde, et surtout de cette manière. Je n’étais donc pas vu d’un bon œil par le groupe et ce que venait de dire le directeur me mettait encore plus la pression. Durant toute la tirade du directeur, le regard d’Éden ne m’avait pas lâché, et le silence où tout le groupe me fixait après la déclaration du directeur me sembla interminable. Et ce fut Éden lui-même qui mit fin à mon calvaire.

– Nous verrons bien demain ce qu’il vaut, déclara-t-il. Mais pour aujourd’hui, concentrons nous sur les plannings.

Tout le monde acquiesça, l’écoutant comme si sa parole était d’or… Même s’il ne chantait pas, c’était la première fois que je l’entendais vraiment parler en direct. Mon cœur s’emballa à l’idée que j’allais bientôt l’entendre chanter à côté de moi…

A aucun autre moment, on ne reporta son attention sur moi et je m’éclipsais aussitôt la réunion terminée. J’avais du travail à faire et j’étais bien trop mal à l’aise pour rester une seconde de plus.

Ce qu’avait dit le directeur en parlant de moi m’avait touché. Il avait pris ma défense, comme il l’avait toujours fait. Depuis le premier jour, il m’avait entendu jouer, il m’avait pris sous son aile. Je paraissais plus jeune que mon âge, et mon côté introverti ne me vieillissait pas. J’avais tout de même 27 ans. Certes, pour un compositeur, c’était encore jeune. Mais demain, je ne me laisserais pas démonter et je leur prouverais ma valeur. Pour moi d’abord mais aussi pour être à la hauteur des mots que le directeur avait eu à mon égard. Avec les années, il était devenu le plus proche de ce que l’on pouvait appeler un père, ce que je n’avais jamais eu…

Je me retrouvais dans ma salle en train de travailler. Ce fut à ce moment là que le directeur frappa à la porte du studio.

– Je peux ? Me demanda-t-il avec un petit sourire.

– Bien sûr ! Lui dis-je, répondant à son sourire.

Je déposais mon stylo et repoussais mes partitions pour nous faire de la place. Le directeur s’assit sur une chaise à côté de moi.

– Comment avance cette musique de film ? Me demanda-t-il après s’être installé.

– Le réalisateur est satisfait. Il ne me reste qu’une scène à faire et à retravailler l’ensemble, mais je suis bien en avance.

– C’est parfait ! S’exclama-t-il. Excuse-moi pour tout à l’heure… Je suis certain que ton travail leur plaira.

– Il faut juste que je fasse mes preuves si j’ai bien compris, répondis-je dans un petit sourire.

– Oui mais je n’ai pas vraiment apprécié leur accueil. Ne te laisse pas faire Morgan. Tu es un compositeur et un musicien excellent. Et je ne dis pas cela parce que je t’aime bien. Je pense que tu es plus qualifié que Marianne pour ce travail. Tu as une capacité d’adaptation et d’innovation qui me surprend à chaque fois…

Il fit une pause, mais je ne pris pas la parole. Je n’aimais pas plus que cela les compliments de ce genre, cela me mettait finalement toujours mal à l’aise.

– Enfin, je tenais surtout à m’excuser de t’avoir mis sur ce projet sans t’en parler avant. Ton emploi du temps a été allégé pour que tu ne travailles qu’avec eux. J’espère que cela ne te gêne pas. Tu as un ton droit de veto ! Conclut-il.

Un sourire étira mes lèvres. Le directeur à la tête de ce label était quelqu’un d’humain avant tout. C’était d’ailleurs étonnant au vu de la quantité d’argent qu’il brassait. Il était redoutable en affaire, mais il traitait son équipe et ses employés très humainement.

– Je vais faire de mon mieux, dis-je avec un grand sourire pour lui donner ma réponse.

– Tu leur conviendras Morgan. Aie confiance en toi.

Le directeur se leva, il avait apparemment terminé de me dire ce dont il avait besoin. C’était un homme très occupé, mais il prenait toujours le temps de venir me parler seul à seul dans la semaine. Il changea cependant brusquement de regard, qui n’avait rien de professionnel.

– Tu peux venir manger chez nous ce week-end, dimanche par exemple. Je suis certain que Marta serait ravie de te voir.

Marta était sa femme, pleine de vie et très agréable. Il m’arrivait de manger chez eux de temps en temps. Seul le directeur et sa femme étaient au courant de mon passé, et ils faisaient tout pour que j’ai l’impression de trouver chez eux une sorte de famille.

– Avec plaisir, répondis-je dans le même sourire.

Le directeur hocha légèrement la tête, heureux de ma réponse. Alors qu’il arrivait au niveau de la porte, il se tourna vers moi.

– Tu sais Morgan, je n’attends que ton accord pour produire un disque de tes morceaux. Je suis certain que cela marcherait très bien.

– Tu sais que ce n’est pas ce que je cherche, répondis-je en faisant une grimace.

Le directeur soupira. Cela faisait sept ans que je travaillais pour lui. J’avais commencé comme simple stagiaire et un jour il m’avait entendu jouer du piano à mes heures de temps libre. Depuis, il n’avait de cesse de vouloir me produire et ma réponse était toujours négative. Ce n’était pas ce que je cherchais. Je me moquais de me faire un nom et je ne voulais pas de la célébrité. Je voulais simplement avoir assez d’argent pour vivre dignement et pouvoir composer ce qui me plaisait pendant mont temps libre. Je voulais d’une vie simple et apporter mon aide en conseillant des groupes ou en composant de la musique pour des films. Cela me suffisait amplement.

J’aimais travailler dans l’ombre.

– J’espère que tu changera d’avis, souffla le directeur. Mon offre reste valable et sans limite de temps.

Et sans un mot de plus, il sortit. Je savais que le directeur n’accordait ce privilège à aucun autre. Mais je savais aussi qu’il ne l’aurait pas fait s’il ne pensait pas ce qu’il disait.

Mais si un jour j’acceptais sa proposition, j’entendais déjà les autres médire. Ma relation avec le directeur qui allait au delà d’un simple rapport d’employé-patron gênait certain.

N’ayant plus de distraction, je me remis à jouer.

***

Ce qui s’était passé en début d’après-midi m’avait chamboulé plus que je ne l’aurais cru et je me retrouvais en début de soirée à travailler dans le studio pour être à la hauteur le lendemain et ne faire aucune faute.

Je comptais leur montrer un panel de mes compositions, et j’avais prévu de jouer l’un de leur morceau avec une variation. J’étais maintenant en train de répéter ma composition de la nuit dernière, hésitant encore à la présenter le lendemain.

Le silence qui régnait dans la compagnie prouvait que je devais être l’un des seuls à être encore présent. Mais j’aimais ce moment, il était beaucoup plus calme et je travaillais mieux le soir. Je n’avais pas le cœur à sortir de toute fa!on. Je devais être en forme pour le lendemain.

Je pris une grande inspiration avant de fermer les yeux pour me concentrer. J’allais jouer mon morceau une dernière fois avant de me décider à rentrer. Mes doigts se posèrent sur les touches alors que je tentais de me remettre dans cette état de tristesse que j’avais ressenti l’autre matin. Ce ne fut qu’à ce moment là seulement, toujours les yeux fermés que je commençais à jouer.

Le morceau commençait très lentement, avec une mélodie extrêmement triste, mais ne tombant jamais dans le théâtrale ou dans la lourdeur. Le plus dur était le trajet jusqu’au sentiment opposé, s’approchant de la joie. J’essayais au mieux de retranscrire cette transition. J’étais comme en transe. Mes doigts volaient sur les touches jusqu’aux dernière notes. Je m’étais coupé du monde et lorsque j’ouvris à nouveau les yeux, je tombais nez à nez avec Éden.

Je sursautais si fort que mes doigts se crispèrent sur les touches dans un bruit disgracieux. Éden sourit, semblant amusé de me voir réagir ainsi.

– La porte était ouverte, dit-il dans un sourire charmeur qui vous faisait fondre à la seconde alors que ses yeux océans me transperçaient. J’ai entendu ta musique dans les couloirs, alors je me suis permis de venir t’écouter.

Je ne répondis rien, toujours rouge de gêne… Je me faisais honte !

– C’est toi qui a composé ce morceau ? Me demandant-il en prenant une chaise et en s’asseyant à côté de moi, faisant comme s’il ne remarquait pas mon état.

– Je… Oui… Bredouillais-je, toujours impressionné.

Je me trouvais de plus en plus ridicule face à lui, si timide et si coincé sous mes émotions. Mais cela semblait vraiment amusé Éden qui ne cachait même pas sa légère moquerie dans son regard. Ses yeux… C’est à ce moment-là que je réalisais que j’étais en train de le fixer, le regardant droit dans les yeux. Aussitôt je détournais le regard, rougissant une fois de plus, me perdant dans la contemplation des touches de mon piano.

Éden émit un petit rire avant de dire :

– Tu joues vraiment bien, les autres avaient tort ! Est-ce que cette mélodie est une de celles que tu vas nous présenter demain ?

Aussitôt je répondis :

– Je… Je ne sais pas. Je… Je l’ai écrite il y a deux jours, mais… Si tu l’a veux, tu peux l’avoir !

J’avais parlé très vite, sans vraiment articuler. J’étais timide de nature, mais je battais tous les records avec Éden.

Il sourit, apparemment amusé de voir mon état devant lui. Il semblait prendre plaisir à me voir ainsi, perdant tous mes moyens devant lui. Mais étonnamment, je sentais qu’il avait été sincère en me disant que je jouais bien. J’étais touché par son compliment. Lui seul pouvait me toucher ainsi.

Éden continuait à me fixer et je commençais sérieusement à me demander s’il n’était pas en train de me draguer et de vouloir plus que de simplement m’écouter jouer.

Je savais que mon apparence physique attirait beaucoup d’homme et je plaisais bien plus aux hommes qu’aux femmes. Et encore, il m’arrivait parfois de me faire draguer par certaine d’entre elles, mais bien moins souvent.

Mais ce soir-là, à la façon dont il me regardait, j’étais en train d’apprendre deux choses : Éden était bien homosexuel, comme le disait les rumeurs et les bruits de couloirs, et pire encore, il me désirait. Je croisais une dernière fois son regard brûlant posé sur moi pour en avoir le cœur net. J’avais l’impression que ses yeux me dévoraient.

– Est-ce que tu peux me la rejouer ? Me demanda soudain Éden, s’installant plus confortablement sur sa chaise.

Je lui rendis son sourire en acquiesçant. J’allais jouer pour lui et pour lui seul et j’avais vraiment du mal à le réaliser.

C’est avec beaucoup de mal que je me concentrais et faisais le vide en moi, pour lui donner le meilleur de moi-même. Je voulais lui montrer de quoi j’étais capable. La musique me changeait. Dès lors que mes doigts couraient sur les touches, toute ma timidité s’envolait. C’était la même chose lorsque je travaillais pour d’autres groupes ou films. Mes conseils devaient être écoutés et je n’hésitais pas à donner mon avis. Mais dès lors que je n’avais plus un piano à côté de moi ou mes partitions, et que l’on sortait du contexte de la musique, j’étais le Morgan timide et gêné.

Ce qui se passait avec Éden n’était pas comparable. J’avais juste à côté de moi, l’homme dont la voix m’avait séduit dès les premiers instants où je l’avais entendu.

Je mis tout mon cœur une seconde fois dans ce morceau, prenant même quelques libertés pour l’améliorer. Mais alors que je me perdais dans l’assurance et la mélodie, Éden se mit soudain à m’accompagner en chantant. Sous la surprise de l’entendre, et surtout si près de moi, je n’eus plus le contrôle total de moi-même, et l’un de mes doigts appuya sur une une mauvaise touche, provoquant une fausse note disgracieuse. J’arrêtais tout brusquement et me tournais vers Éden honteux. Je réalisais que celui-ci avait fermé les yeux et les rouvrit, en me regardant surpris.

– Ce n’est qu’une fausse note, me souffla-t-il en approchant sa main de mon visage. Tu aurais pu continuer.

Il n’interrompit pas pour autant son geste, et sa main replaça une mèche de mes cheveux rebelles derrière mon oreille. Le contact aérien fut électrique et je sentis tout mon être frisonner.

Il était si près. Son regard profond, son petit sourire en coin qui continuait de me faire de l’effet, sa bouche à seulement quelques centimètres, son parfum envoûtant, ce désir commun presque palpable… Je craquais… Je craquais littéralement. Sans réfléchir, n’étant plus maître du moindre de mes gestes, je rompis la distance qui nous séparait pour recouvrir ses lèvres des miennes. Éden répondit quasi instantanément à ce contact. Sa main passa derrière ma nuque pour m’attirer plus près de lui. Mon être entier vibra au contact de sa langue avec la mienne, et sans attendre, je lui laissais prendre les rênes. Mais jamais complètement. Il embrassait divinement bien et le goût de ses baisers n’avaient pas de pareil. Il semblait prendre tout autant de plaisir que moi et son baiser traduisait chez lui un désir de bien plus.

Nos lèvres se séparèrent un instant, le temps de rependre notre souffle. Mes joues rosirent face à l’audace qui m’avait prit. Embrasser Éden… Pourquoi avais-je fait cela ?

– Tu habites loin ? Me souffla-t-il d’une voix terriblement rauque et sensuelle que je ne lui connaissais pas.

Je fis non de la tête, ayant du mal à réaliser ce qui était en train de se produire.

– Emmène-moi chez toi… Murmura-t-il avant de m’embrasser à nouveau.

Je savais que j’allais accepter, je savais pertinemment ce qui allait suivre ce soir-là. Pour lui, je ne devais être qu’une conquête à ajouter à son tableau de chasse. Je connaissais ce milieu et c’était pourquoi je m’étais toujours refusé à coucher avec eux. Je préférais les rencontres dans les bars ou à l’extérieur de mon lieu de travail. Mais juste devant moi, se trouvais Éden, la tentation ultime…

J’étais incapable de résister, incapable de lui dire non. Et je l’avais pressentit au moment précis où nos regards s’étaient croisés.

Cela ne mènerait nulle part, ce ne serait comme tant d’autres, qu’une aventure sans lendemain. Mon cœur qui battait à un rythme endiablé tentait de me prévenir des dangers que cela impliquait. Je devais me méfier. J’étais en train de jouer avec le feu… Mais ce soir-là, je m’en moquais. Éden, plus que tous les autres, pouvait faire de moi, ce qu’il voulait…

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